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Témoignage

Pandemonium - Extrait n°6 : 5 JUIN 1940

Texte écrit par André Consigny, issu du « Pandemonium : La guerre de 1939-1940 telle que nous l’avons connue au 3ème R.D.P. »

Publié par Thiébaut Jourdain

Le mardi 19 février 2019

Mis à jour le 20 février 2019

Dans l’épisode précédemment publié, on pouvait lire : "Rééquipés en balles (dans nos F.M. il y avait 24 balles dont une perforante et une traçante, et celle-ci permettait de bien suivre le tir) et en grenades, nous nous apprêtons à soutenir les Anglais, mais voici qu’ils s’en retournent encore une fois, et nous allons encore rester seuls : plus un sous officier, plus rien. Et nos groupes F.M. qui ne rentrent toujours pas, sont-ils décimés ? Faut-il encore les attendre ? Non, plus à hésiter car voici nos 75 qui tirent ici. Je prends seul la responsabilité de partir.

Toutes les voitures tournent sauf celle de BALLAIRE. Et nous voici partis sur l’Ouest, là où les Anglais ont dégagé quelques cent mètres."


Carte ajoutée par la rédaction avec les points cités dans cet extrait


Quarante survivants sur les deux cent vingt du 5ème escadron

Ce même jour, le mercredi 5 juin, jour interminable, nous arrivons à 17 heures à Hocquincourt. Là aussi c’est la pagaille : douze pièces de 155 du 110ème RA sont là comme pour une revue avec leurs milliers d’obus en pyramides, et tout cela semble intact, mais personne autour.
Le 147ème RIC se retire aussi en désordre. Que devons nous faire ? Ah ! voici enfin le side-car de CHENAL avec le sous-lieutenant et... des ordres : « Bien joué CONSIGNY, mais vite, dit-il l’air hagard, toutes les voitures doivent se trouver avant 18 heures à Wiry-au-Mont ».

C’est CHONE qui m’enseigne le chemin à prendre. Et nous y arrivons tous, mais nos groupes F.M. ne sont pas là, et après une heure d’attente voici tout de même qu’apparaissent LEDAIN et GILLES qui nous donnent le triste résultat de cette atroce journée : « A part le colon, plus un seul officier, pas plus que de sous-officiers, des groupes entiers de F.M. disparus, massacrés, volatilisés par une force de feu ennemie digne de l’apocalypse » disent-ils. Pour moi, ce sont mes braves amis BROCART et COMTE (voir photos en annexe) qui m’affligent le plus. Leurs pressentiments ne les avaient pas trompés. Jean BROCART m’avait dit quelques jours plus tôt en rentrant de permission : « J’ai vu mon père pleurer, hier pour la première fois de ma vie, et ce sera la dernière, je ne le reverrai plus, je le sens ». Et Pierre COMTE qui voulait me confier son portefeuille, afin que je le renvoie à sa femme. Comment pouvaient-ils savoir que je pourrais m’en sortir, et eux pas ? Après les avoir bien pleuré, j’ai pensé à les venger.

Nous nous retrouvons quarante sur les deux cent vingt du 5ème escadron. Nous sommes littéralement abattus en apprenant de tels désastres. Plus d’armes ni munitions, nos rescapés sont rentrés totalement désarmés, en guenilles. Nous, nous avons encore deux F.M. pour douze voitures et bien assez de cartouches pour nous, mais pas assez pour rééquiper des groupes.

De véritables chapelets de bombes

Notre régiment est donc décimé, et nous descendons dans la nuit vers le Sud : Bois de Vergies où nous restons cachés toute la journée du jeudi 6 juin. Là, je me porte volontaire pour le F.M. en D.C.A. sur une grille de cimetière, à peine en place je vois arriver une vague d’avions boches, dont un très bas qui fonce droit sur nous. Je lâche toute la rafale et il ne peut que passer dedans ; je crois même voir des traînées de feu sur sa sale gueule, mais il a cependant continué imperturbablement vers sa sinistre mission de mort. Par contre tous mes copains conducteurs dont André CHONE ont réprouvé très, très sévèrement mon initiative. Décidément je n’étais jamais comme les autres : avant le 10 mai j’étais seul contre la guerre et maintenant je suis seul pour...

Donc, dès la nuit nous redescendons encore pour arriver à 3 heures le 7 en forêt de Runneval entre Vieux Rouen et Aubéguimont. Et c’est un triste jour dans l’inaction. Tous plus ou moins prostrés, sans roulante ni vaguemestre depuis trois jours, et dans le ciel de trente à cinquante avions boches en permanence, déversant de véritables chapelets de bombes, avec la précision que leur permet le calme et l’impunité, car il n’y a aucun appareil de chez nous pour les gêner. Il naît ici une véritable haine contre les pilotes Français. Ont-ils donc été abattus ?


Illustration rajoutée par la rédaction

Depuis l’aube du 10 mai, le ciel appartenait à la Luftwaffe. Le Stuka a été un élément clé de la tactique élaborée par l’état-major allemand, qui a pu remporter des victoires rapides et décisives de l’automne 1939 jusqu’à l’armistice français du 22 juin 1940. Les pilotes de Stuka n’hésitaient pas non plus à bombarder des cibles civiles. Ils opéraient en escadrilles d’une trentaine d’avions répartis en plusieurs ensembles.

Dans la nuit nous remontons sur le nord sans itinéraire, nous nous arrêtons encore en forêt à 3 heures 30. Où sommes-nous ? Où allons-nous ? Il est possible que nous étions dans les environs d’Aumale (ceci d’après un poteau indicateur arraché et mutilé, vu de nuit dans un fossé).

Les voitures sont tirées au sort

Il est 4 heures 30, voici le colonel, il fait rassembler ses hommes. Visiblement il n’en croit pas ses yeux, il est vrai que nous sommes si peu, et c’est très gêné qu’il nous apprend que pour aller au repos, il y a encore un effort à fournir, car nous sommes toujours encerclés ; personne ne manifesta, les hommes n’en sont plus, le moral est au plus bas. Mais que faire à deux F.M. avec un quart de l’effectif que nous divisons encore en deux colonnes : les armes dans l’une qui fera la trouée, le reste dans l’autre.

Les voitures sont tirées au sort et voici mon fidèle ami André CHONE séparé de moi. Dans nos adieux, même pas de larmes, mais on sent bien que ce sont les derniers. En route, ma colonne reprend la direction Sud très lentement, une vraie marche funèbre, et pourtant aucune résistance, il fait soleil, tout à coup nous partons à fond, la guerre est passée avant nous. Ce n’est que morts, blessés et ruines mais pas un boche.

Nous arrivons le dimanche 9 à un poteau où nous lisons : « Rouen 35 kilomètres ». Vers le Sud, vers l’ennemi, s’il est ici tout est perdu. Nous arrivons aux environs de Tôtes : carrefour qu’il nous fallut traverser sous un bombardement épouvantable et cependant (parait-il nous n’avons pas eu de pertes) c’est sans doute pour cela que l’on nous y fit repasser dans la nuit pour revenir à Bellencombre une deuxième fois. Au petit matin, nous pouvions voir BORD, un conducteur du 3ème peloton, se promener en guenilles, le volant dans les mains expliquant à tout le monde que c’était là tout ce qui restait de sa voiture pulvérisée sous lui, fallait-il en rire ?


Illustration rajoutée par la rédaction

La tactique du "hérisson" de juin 1940
Soldat français embusqué dans un bois avec un fusil mitrailleur. La « défense en hérisson » consiste à créer des ensemble de points d’appui fermés, défendus de tous côtés contre les blindés ennemis. Les villages, les fermes, les bosquets constituent autant de centres de résistance, protégés sur tout leur pourtour par des fossés, talus, barricades, mines et par des armes antichars. À chacun de ces points de résistance est affectée une garnison munie de vivres et de munitions en quantité suffisante pour lui permettre de subsister et combattre pendant plusieurs jours, même en cas d’encerclement complet.

Il est peut-être midi, les blessés sont dans l’herbe autour des ambulances surchauffées, nous chargeons les moins graves sur des voitures, des tombereaux de civils qui eux auront peut-être la chance de traverser le cercle de la mort ?

Pour nous, nouveau départ à 22 heures. Arrivée pour la 3ème fois à Bellencombre à 3 heures 30 le 10 (un bel encombrement) et nous prenons position pour assurer le repli de la 2ème D.L.C. [1] ... Ironie !

Encerclés par la 7ème PANZERDIVISION de ROMMEL

Après 6 heures d’attente, sans voir passer un seul soldat Français, nous partons sur Sévia [2] mais là, forte résistance. Ordre de ne pas attaquer, mais de contourner par Auffay, Imbleville, Beaumont. Mais voici de plein fouet une terrible armada d’au moins quarante chars qui foncent sur nous. C’est la deuxième fois que nous sommes attaqués par ce même nombre de blindés. On ne peut pas dire "attaqués" puisque ni eux ni nous n’avons tirés, nous n’avions plus d’antichars. Pourtant ils arrêtent et subissent un vrai tir de barrage qui leur en brûle quatre, les autres retournent, mais ils ont encore eu de grosses pertes (nous n’avions pas su combien, ni qui a pu nous défendre). Nous avions alors obliqué sur Bacqueville, Doudeville, et Veules-les-Roses où nous arrivons avec le jour, encerclés par la 7e Panzerdivision de ROMMEL.


Illustration rajoutée par la rédaction

La 7e Panzerdivision en juin 1940
Les Allemands progressent à travers champs, évitant les "hérissons" français.

[1La 2e division légère de cavalerie (2e DLC) est une division de cavalerie de l’armée de terre française qui a participé à la Seconde Guerre mondiale. Elle est créée en février 1940 pour participer à la manœuvre de retardement en Ardenne. Celle-ci se déroule du 10 au 12 mai 1940 sans ralentir suffisamment les Allemands. La division s’oppose ensuite à la percée de Sedan. Le 26 mai, bien que fortement diminuée, elle gagne la Picardie pour être engagée dans l’offensive contre la tête de pont d’Abbeville. Après celle-ci, elle participe à la défense sur la Somme et se retrouve piégée et détruite dans la poche de Saint-Valery-en-Caux.

[2Notes du transcripteur : nous n’avons pas trouvé ce lieu : l’orthographe est-elle juste ? Merci pour l’aide éventuelle des lecteurs.