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Témoignage

Pandemonium - Extrait n°2 : La Préface d’André Consigny

Texte écrit par André Consigny, issu du « Pandemonium : La guerre de 1939-1940 telle que nous l’avons connue au 3ème R.D.P. »

Publié par Thiébaut Jourdain

Le dimanche 10 mai 2015

Mis à jour le 5 juillet 2015

Suite à un premier extrait publié sur valleeducousin.fr grâce à un habitant d’Island, voici la préface écrite par André Consigny, l’un des survivants du 3ème R.D.P. qui écrivait à ses petits-enfants : "Voyez mes chers petits, je n’ai rien d’un héros mais tout d’un miraculé. C’est certain. Deo Gracias". Dans cette préface, il se présente tel qu’il est : insoumis, volontaire, coléreux mais non belliqueux, altruiste et surtout antimilitariste. Il raconte "ses classes", juste avant la guerre...

Pour que le lecteur éventuel puisse juger impartialement mes idées et mes actes dans cette guerre de 1940, il est indispensable que je commence par la confession de mon caractère : insoumis, volontaire, coléreux mais non belliqueux, altruiste et surtout antimilitariste.

"Antimilitariste", pourquoi ? :

1°) Par vocation chrétienne : Pour vivre, laissez vivre.

2°) Par les récits de mon père qui avait fait 14-18 au 237 ème RI de Toul dans les toutes premières lignes : A Carrency, Souchez, Ablain, St Nazaire, Courbesou, Notre Dame de Lorette, Le Chemin des Dames, etc.

Il n’en tirait pas gloire, bien au contraire. S’intitulant toujours le P.C.D.F. (pauvre Con Du Front), gazé et réformé à 80% fin 1917 ; je l’ai vu abandonné par l’armée, souffrant le martyre. Analysant les progrès de son mal, jour après jour pendant dix ans. Et à sa mort, il n’était plus "Ancien Combattant", il n’eut jamais droit à rien ; et les municipalités qui se sont succédées depuis ne l’ont jamais honoré au 11 Novembre par exemple, comme ses camarades de combat. Pourquoi ? Il aurait dû mourir sur le champs ?

Et bien c’est pour cela que je suis antimilitariste, et que je n’ai pas accepté les médailles qui me furent proposées après 1940. Et c’est pourquoi comme lui je ne veux pas de drapeau ; que je ne marcherai plus jamais derrière, car j’ai horreur de toutes les cérémonies à caractère patriotique » .

« La guerre est une honte, et je suis honteux de l’avoir faite. »

Si l’objecteur de conscience eut été toléré en 1933, je n’aurais certes pas été mobilisé cette année là au 3éme R.D.P. de Lunéville.

Hélas j’ai dû y passer douze affreux mois.

A peine arrivé, j’étais inscrit d’office aux Élèves Brigadiers [1]. Furieux, j’ai fait les pires âneries pour m’en sortir. Viré quinze jours plus tard avec une très mauvaise réputation. Envoyé en représailles aux "illettrés", mais dégagé trois semaines après grâce à la compréhension du Lieutenant-Professeur... Merci.

Je fus alors mis à l’auto-école pour changer mes permis civils en permis militaires. Nous n’étions que deux à les avoir. On nous fit passer les "tout-terrain" PL- VL-Moto ; puis désignés comme moniteurs, nous donnions des leçons à nos camarades et même à des officiers de réserve en stage au 3ème. Ce sont eux qui nous décevaient le plus par leurs arrogantes inepties.

Entre temps nous n’étions pas dispensés de faire l’école de lapin sur le Champs de Mars comme les autres. C’est là que je fus repéré pour mon agilité et dirigé sur les cours de "corps franc". C’est ce qui pouvait m’arriver de pire, je devenais fou par l’horreur des atrocités que l’on nous enseignait : pointer court pointer long - pointer coup de crosse - étouffer - éventrer - égorger. J’ai failli m’entraîner sur les chefs. Après vingt jours, vidé encore une fois, et en punitions, muté aux Éclaireurs, poste en principe très redouté ; mais pour moi ça ne pouvait être que mieux, j’en avais l’intuition.

En effet dès le premier jour je commençais à revivre car on ne nous apprenait plus à tuer mais à ne pas se laisser tuer, donc toutes sortes de ruses, de feintes, de camouflages, de témérité et de rapidité, or tout cela me plaisait beaucoup. J’obtins vite de très bonnes notes et la sympathie de mes chefs qui me promettaient fortes permissions, et ne juraient plus que par moi.

Par contre j’étais toujours aussi nul en théorie militaire, criant facilement « garde à vous » pour le colon et « fixe » pour l’adjudant que j’avais grand peine à différencier. C’est pour cela qu’un jour, il dit de moi : « Propre à rien, capable de tout ; c’est la vraie brute : 1m77 et 77 kg, il peut contrer PRIGENT le boxeur du deuxième escadron, ou neutraliser à mains nues trois hommes normaux en un clin d’œil ». J’ai rétorqué : « C’est ce qu’on m’apprend mon Lieutenant, dans les Éclaireurs » .

Deux mois plus tard je sortais premier du régiment, et sélectionné pour un concours soit disant "national" à Strasbourg.

Durant les trois heures de trajet en camion avec trente autres soldats de diverses régions de l’Est dont trois quart de Brigadiers Voltigeurs (à pied rapide), je les écoutais, subjugué, étaler leurs performances ; je serais donc bon dernier.

Mais malgré tout, j’ai quand même bon espoir, il faudra que je passe ou un homme normal ne peut pas passer, par exemple dans un endroit où la rivière est infranchissable, elle ne sera pas gardée par de nombreux ennemis présumés, disposés pour nous tirer ou nous piéger ; et j’ai trouvé le coin idéal pour moi, un ravin étroit que l’on ne peut ni descendre ni remonter, mais en saut à la perche, j’ai battu l’an dernier le champion de Champagne (3m30) à Bayel.

J’ai donc coupé un baliveau avec mon couteau-scie, et j’ai franchi probablement plus de 8 mètres. Et sans voir personne, sans m’égarer, je suis arrivé premier en un temps record. Il n’en est pas arrivé d’autres. J’ai donc transmis le message oral : "Patrouille ennemie signalée Bois l’Évêque". Et tout fier j’attendais ma permission. Mais je vois le jury discuter à n’en plus finir pour finalement me dire : "Et bien non, c’était Bois le Prêtre. Mais nous vous nommons quand même Éclaireur de Pointe de première classe parce que vous êtes le seul à être venu au PC". Mais la permission, je l’ai passée de garde à Mondon dès le lendemain. Je ne leur ai jamais pardonné. Quoique j’avais triché, je le dis à ma courte honte ; j’avais clandestinement une minuscule boussole, et un bout de carte de calendrier du Bas-Rhin. "Bien mal acquis ne profite jamais...".

Mes classes se terminèrent bientôt et les anciens partirent. En tant que première classe je faisais fonction de sous-officier avant que les élèves Brigadiers ne soient nommés ; et restais chef de chambre et chauffeur du Capitaine (Capitaine PAGES, ami de mon oncle Gaston HENRY de Thil) les six derniers mois. Les copains m’avaient appelé le Brigadier bon enfant, et m’envoyaient tous les jours au jus parce que je n’en buvais pas, et que d’autre part j’étais les trois quart du temps à ne rien faire, pendant qu’eux se tapaient les corvées.

Tout ceci n’empêchait pas que je trouvais le temps terriblement long et que la libération me trouva bien diminué et vieilli de dix ans (en Avril 1934).

En 1936, je fis une période de vingt et un jours en Octobre. Mais rien n’était changé. Je fus confirmé au poste d’Éclaireur de Pointe Motorisé...?

Mon fascicule fut changé plusieurs fois mais j’essayais de l’ignorer.

André Consigny


Suite : Extrait n°3 "AOÛT 1939".


[1Note de la rédaction : Dans la cavalerie on dit "brigadier" quand on dit caporal pour l’infanterie : il s’agit du même grade