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Témoignage

Pandemonium - Extrait n°4 : Et voici la vraie guerre... 10 MAI 1940

Texte écrit par André Consigny, issu du « Pandemonium : La guerre de 1939-1940 telle que nous l’avons connue au 3ème R.D.P. »

Publié par Thiébaut Jourdain

Le jeudi 4 juin 2015

Mis à jour le 5 juillet 2015

« Nous nous rappelons les récits de nos pères qui, à cette même gare en Août 1914 déployait des drapeaux et inscrivaient sur leurs wagons « Train de plaisir pour Berlin ». Il en est revenu quelques uns, assez peu mais assez cependant pour nous mettre en garde ; c’est pourquoi nous ne sommes pas très chauds. » C’est ce qui disait André Consigny dans le dernier épisode que nous avons publié - la mobilisation - qui annonçait ce nouvel extrait par « Et voici la vraie guerre... »

10 MAI 1940

Nous traversons Ruette, Ethe au jour sous les fleurs et les acclamations des habitants, mais cela ne durera pas, c’est certain. Puis nous montons sur Arlon mais avec de fréquents arrêts pour laisser revenir des A.M.C. qui se repliaient déjà, elles n’étaient pas de nos secteurs et nous n’avions même jamais vu de ces modèles là ?

A 17 heures un avion nous mitraille en rase motte, nous n’avons pas le temps de tirer. A 18 heures CHENAL, motocycliste du peloton, rapporte d’Allondrelle-la-Malmaison que des civils ont vu passer des blindés boches descendant la route que nous tenions plus haut. Impossible ? ?

A 0 H 15 , nez à nez avec une patrouille boche dans un petit village, je braque à fond dans une palissade qui vole en éclats et ressort par les jardins écrasant les grillages, les légumes, les fleurs : quel désastre ! mais c’est la guerre ou la mort, il faut choisir. Pardonnez-nous Amis belges inconnus. Les boches ont fait de même, dans l’autre sens en tirant comme nous, au jugé. Pas de perte chez nous.

Plus tard, un blessé, le 1ère classe BOISTEUX du 1er peloton, qui a été blessé le 12 Mai au matin (avant l’aube) : rencontre de patrouille, évacué par Tourne avec la SIMCA du 1er peloton. Nous revenons sur nos pas et prenons position à nouveau.

Le Samedi 11 Mai en lisière des bois de Saint-Mard (Belgique), je dois tenir un avant poste sous un filet de camouflage dans le fossé de la route avec un F.M. et un tireur : Léon FRITZ, mais celui ci me dit qu’il ne sait pas tirer, qu’il n’a jamais été tireur .

Dans mon demi groupe c’est la consternation, personne ne sait tirer et moi j’ai l’insigne de tireur d’élite, mais tout le monde sait bien que je ne peux pas tuer. Mais voici l’ennemi, un side-car, plus le temps de discuter, je prends le F.M. et le side-car vient s’arrêter devant nous à 15 mètres ; les trois gars se mettent debout, enlèvent leurs lunettes, discutent pendant que nous claquons des dents.

« Tires CONSIGNY, tires donc ! »
Non impossible, trois gamins d’à peine vingt ans. Des secondes d’épouvantes et puis une rafale derrière nous et trois gosses qui viennent mourir là devant moi.

C’est LEDAIN qui vient de tirer et qui maintenant avance sur moi, hagard, comme fou, me traitant de 5ème colonne, de traître, de fumier, il va m’abattre, lui, mon meilleur ami. Heureusement 100m derrière lui arrive le sous-bite (sous lieutenant) qui crie :
— Qui a tiré ?, LEDAIN, vous saviez pertinemment que c’était interdit sans mon ordre !
— Mais mon Lieutenant...
— Assez, repliez vous vite par vos fossés respectifs (sur le P.C.), mais pas un mot sur ce drame. Vu ?


Fusil mitrailleur MAC 24/29 utilisé en 1940
Document n°1592
Fusil mitrailleur MAC 24/29 utilisé en 1940
Le MAC 24/29 est un fusil-mitrailleur français conçu en 1924 par la Manufacture d’Armes de Châtellerault. Modifié en 1929 afin de tirer la nouvelle cartouche de 7,5 mm modèle 29C, il équipa l’armée française durant une bonne partie du XXe siècle. Il tire soit en coup par coup soit par rafales non limitées (deux détentes). Musée de l’Armée, Paris. Source : Wikimedia.
Side-car allemand, campagne de france, juin 1940.
Document n°1593
Side-car allemand, campagne de france, juin 1940.
Source : 39-45 magazine n° 220

Les trois boches ont-il été ramassés ? Secourus ? Quelle humiliation pour moi, mais je ne peux pas parler ; les autres expliquent, mais expliquent quoi ? Que tout est déjà bouleversé : BROCARD en permission, CRONE en panne, BOISTEUX évacué, BALLAIRE choqué, FRITZ mal placé. Alors il fut tout de même reconnu que Léon ne savait pas tirer au F.M. et qu’il était V.B. [1]

On l’a remplacé de suite par un autre Alsacien homonyme : FRITZ Eugène. Quant à moi, je ne devais en aucun cas quitter la tête du peloton voitures. Pourtant ce n’était pas moi qui avait demandé le commandement du groupe F.M. on me l’a bien imposé.

Conclusion : Dans l’armée Française « ne jamais exécuter un ordre avant d’avoir le contre-ordre ».

Maintenant il est 4 heures il fait bien jour, nous nous regardons sans parler, un terrible malaise nous étreint tous, heureusement voici le bombardement qui arrive sur nous et nous devons rester ici.

A 8 heures c’est l’aviation qui prend le relais, et à 15 heures c’est soit disant nos 75 qui tirent autour de nous. Moi je ne comprends rien, je voudrais dormir, mais pas le droit, pourtant voici la nuit et rien devant nous.

Mais à 0 h 50, le 12, Dimanche de la Pentecôte, une patrouille nous tombe dessus dans une obscurité totale, et c’est encore LEDAIN qui les a senti et à tiré le premier, ils n’ont pas insisté. Voici 48 heures que nous avons reçu le baptême du feu ; mais c’est seulement ici que nous connaissons la plus grande panique, quand un adjudant lance à mi-voix, dans une totale obscurité « interdit de tirer, Baïonnette au canon, faites passer. » Mais ils ne sont pas repartis bien loin car au jour c’est tout vert devant nous à environ un kilomètre et demi, ils n’ont bien sûr pas d’artillerie et n’osent pas attaquer la forêt. A 15 heure ordre de repli sans que personne ne nous remplace. Et, la ligne Maginot, ne tirait toujours pas ? Soit disant que nous étions« à bout de tube » c’est à dire, trop loin devant son artillerie. Mais alors... Pourquoi était-on parti trop loin ? Et pourquoi sans y être contraint, et sans personne pour nous remplacer ? Avons-nous reculés ? Les mystères s’accumulent.

Nous rentrons en France par Allondrelle puis Charency sans voir d’autres soldats que nous et pourtant on nous confirme que des chars boches sont déjà passés hier ici ? Nous avons longtemps épilogué sur ces A.M.C. du 10 Mai et nous avons conclu que c’étaient des boches avec nos cocardes françaises, et qu’après avoir passé nos antichars, elles se sont démaquillées au beau milieu de notre grosse artillerie. Nous l’avons compris plus tard. On nous dit alors que nous allons en renfort à Verdun ? Rêvons nous ? Verdun ? Allons-nous revivre 14-18 ? Nous roulons donc toute la nuit et en effet... Nous prenons position au Bois des Dames le 13 à 3 heures où nous attendons toute la journée, mais les boches ne viennent pas. Le Mardi 14, nous remontons sur Raucourt avec pour consigne : aller rechercher les groupes F.M. à 4 kilomètres plein Est.

Nous étions à mi-chemin le matin à 4 heures quand j’aperçois dans un pré un groupe de boches au pas de course charriant une mitrailleuse lourde (en pièces) qui va nous barrer la route. Ils pilent derrière une haute haie en face de moi, j’accélère à fond, toute la colonne suit bien et pas une balle, ils n’ont pas tiré. Nous retrouvons nos amis un peu plus loin, harassés, ils embarquent, et l’on doit retourner. Je signale la mitrailleuse, les autres conducteurs démentent ils n’ont rien vu. Alors il faut reprendre la route, mais quand plus loin je reconnais le pré et la haie, j’oblique à droite dans les champs.

Cinq cents mètres plus loin, nous voici tirés comme des lapins, l’arme s’est dévoilée, elle était restée où j’avais dit. Les tiges de blés descendent un peu partout ; mais mes quatre voitures sont tout de suite hors de portée, les huit autres ont réagi comme nous et c’est un beau feu croisé de F.M., mais de très loin. Nous n’avons eu aucune perte. A l’arrivée, l’adjudant est venu me serrer la main, sans un mot, mais mes conducteurs ne sont pas descendus.

Le 15 c’est Nouart où nous voyons tout de même tomber deux avions Dorniers du coté de Somauthe et La Besace. Ils étaient une douzaine pendant deux jours à nous pilonner, et pas un avion Français pour les contrarier.


Avion Dornier Do 17 Z - KG 76, France 1940
Document n°1594
Avion Dornier Do 17 Z - KG 76, France 1940
Le Dornier Do 17 était un bombardier rapide et léger. Equipé de deux moteurs radiaux et d’une queue double, il fut l’un des trois principaux types de bombardiers de la Luftwaffe utilisés pendant les trois premières années de guerre mais également pendant la guerre civile d’Espagne en 1937. Il était populaire parmi les équipages pour sa manœuvrabilité à basse altitude qui rendait le Dornier Do 17 capable de bombardements surprises. Son fuselage lisse et mince le rendait plus difficile à atteindre que les autres bombardiers allemands. Source : Bundesarchiv Bild 101I-341-0489-10A. Cette image est soumise aux droits de Creative Commons Attribution ShareAlike 3.0 Germany License.
Crédits : © Spieth

Le 16 une attaque par 40 chars ; nous avons eu très peur mais nos 25 A.C. (canons de 26 antichars) en laissent douze sur le terrain, les autres retournent, leur infanterie se disperse, mais il y a un mélange incroyable et un orage terrible en pleine forêt, on fonce dans des tranchées détrempées, encombrées de chevaux tués, de camions embourbés ou qui brûlent de tous cotés, et voici le comble de la terreur : alerte au gaz !

Alors la pagaille est à son point culminant : les conducteurs masqués, aveuglés, suffocants se télescopent ou s’enlisent... On rencontre des soldats de toutes armes, amis et ennemis allant dans tous les sens : quatre Français ramenant six prisonniers Allemands ou inversement qui se croisent en se camouflant à peine, s’échappent, reviennent ou tombent. Seule la mort nous fait comprendre que ce n’est pas du Vaudeville. On voit aussi des soldats sans masque qui crient : « fausse alerte, aux fous ». En effet il n’en est rien.

La nuit revient plus calme et plus triste encore, après l’enfer que nous venons de quitter à minuit avec ordre aux voitures de se regrouper à Boult-aux-Bois, les autres sont en position à Osches. En arrivant nous constatons la disparition de mon tireur Eugène FRITZ ? Il fut retrouvé plus tard au 4ème Escadron et a réintégré notre groupe.

Boult-aux-Bois le 18 Mai, R.A.S. . Le lendemain, dimanche 19, notre aumônier l’abbé MERCIER construisit un autel avec des caisses à obus... et célébra un bref office : il nous dit dans son sermon que nous ne sommes que de passage sur cette terre et que mourir vingt ou quarante ans avant les autres ne compte pas dans l’éternité. Puis il nous invite à communier sans confession préalable (vu le tragique de la situation). Et l’on pu voir, ironie du sort, le 2ème classe B... un troyen meneur communiste notoire donner l’exemple aux pauvres chrétiens que nous sommes.

André Consigny


A suivre... épisode suivant : « 26 MAI 1940 : Pont Rémy »


[1Le sigle VB ou « V.B. » est associé à une grenade inventée par Jean Viven et Gustave Bessière, mise en service en 1916 : elle était tirée à l’aide d’un tromblon fixé au fusil Lebel en utilisant une cartouche classique.