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Témoignage

Pandemonium - Extrait n°5 : 26 MAI 1940, Pont-Rémy

Texte écrit par André Consigny, issu du « Pandemonium : La guerre de 1939-1940 telle que nous l’avons connue au 3ème R.D.P. »

Publié par Thiébaut Jourdain

Le jeudi 18 juin 2015

Mis à jour le 5 juillet 2015

Dans l’épisode précédemment publié, on pouvait lire : « On rencontre des soldats de toutes armes, amis et ennemis allant dans tous les sens : quatre Français ramenant six prisonniers Allemands ou inversement qui se croisent en se camouflant à peine, s’échappent, reviennent ou tombent. Seule la mort nous fait comprendre que ce n’est pas du Vaudeville. »

Juste avant le 26 Mai 1940

Le 20 et 21 Mai toujours rien, c’est à croire que la guerre est finie. Ici nous ne voyons ni n’entendons plus rien, nous sommes réveillés par le silence, l’angoisse, l’attente anxieuse d’on ne sait quoi.

Mais le 22 les attaques aériennes se succèdent sans interruption, la nuit c’est l’artillerie. Dans la nuit du 22 au 23 les voitures vont récupérer le Peloton. Le jeudi 23 même chose, nos pertes sont terribles, mais personne ne cita de chiffres. (D’après DELEUSSE il y eut 23 tués et des blessés).

Aucune réaction, ordre de ne pas tirer, pas fumer, faire le mort. C’est déjà le coma. En plus des bombes les avions boches nous jettent des tracts avec photos, nous annonçant la prise de l’ouvrage de La Ferté les 18 et 19 Mai... Est-ce possible ? Nous sommes relevés à la nuit par des noirs et partons sur Meaux, paraît-il. Puis c’est Beauvais et Martincourt.

Tract allemand jeté par avion à l’attention des troupes françaises les 22 et 23 mai 1940
Document n°1649
Tract allemand jeté par avion à l’attention des troupes françaises les 22 et 23 mai 1940

Illustrations rajoutées par la rédaction

Bloc 2 de l’Ouvrage de la Ferté
Document n°1647
Bloc 2 de l’Ouvrage de la Ferté
Source : Wikimedia
Crédits : Martial BACQUET, Novembre 2006
Cloche GFM de l’ouvrage de la Ferté
Document n°1648
Cloche GFM de l’ouvrage de la Ferté
Source : Wikimedia
Crédits : Martial BACQUET, Novembre 2006
Ouvrage de La Ferté : La tourelle d’armes mixtes du bloc 2
Document n°1650
Ouvrage de La Ferté : La tourelle d’armes mixtes du bloc 2
Source : Wikimedia
Crédits : Martial BACQUET, Novembre 2006

26 MAI 1940 : Pont-Remy

Le 24 R.A.S. Le 25 Mai nous patrouillons sans arrêt sous des bombardements peu précis dans les secteurs d’Airaines et Pont-Remy où nous prenons position au nord de la Somme. On nous dit que l’attaque boche est imminente.

Exact, dès l’aube du dimanche 26 voici les avions en rase mottes, puis les chars et enfin la bif [1] sur notre droite, 10 fois ou 100 fois peut-être plus nombreuse que nous. Il n’en fallait pas tant, ils n’ont trouvé que des débris de cadavres, tous mes copains déjà déchiquetés à la première vague d’avions, j’étais seul dans l’enfer, éjecté dans l’eau, dans le feu, enterré, déterré, puis une dernière lueur et le néant ; que s’est-il passé ? [2] Je ne sais plus rien.


Illustrations rajoutées par la rédaction

Bombardier Heinkel He 111
Document n°1651
Bombardier Heinkel He 111
Bimoteur conçu aussi bien comme bombardier que comme avion de ligne qui peut transporter 10 passagers en plus des quatre hommes d’équipage. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, durant laquelle les He 111 sont employés sur tous les fronts, ils sont également employés comme avion de transport, comme lanceur de torpilles ou comme remorqueur de planeurs, en plus de leur utilisation principale en tant que bombardier moyen horizontal.
Stuka Junkers Ju 87 - Le bombardier en piqué le plus répandu de la Luftwaffe de 1940
Document n°1653
Stuka Junkers Ju 87 - Le bombardier en piqué le plus répandu de la Luftwaffe de 1940
Les Stukas sont, avec les Panzers, des armes qui ont rendu possible le Blitzkrieg (la guerre éclair). Les Stukas arrivaient en formation à basse altitude, puis l’un après l’autre se faisaient basculer en fonçant sur leur cible à la manière des oiseaux de proie. Les attaques de Stukas étaient reconnaissables au bruit strident de deux petites sirènes en bois fixées à l’avant de l’appareil et dont le hurlement était destiné à provoquer un effet de panique sur l’ennemi.
Avion Dornier Do 17 Z - KG 76, France 1940
Document n°1594
Avion Dornier Do 17 Z - KG 76, France 1940
Le Dornier Do 17 était un bombardier rapide et léger. Equipé de deux moteurs radiaux et d’une queue double, il fut l’un des trois principaux types de bombardiers de la Luftwaffe utilisés pendant les trois premières années de guerre mais également pendant la guerre civile d’Espagne en 1937. Il était populaire parmi les équipages pour sa manœuvrabilité à basse altitude qui rendait le Dornier Do 17 capable de bombardements surprises. Son fuselage lisse et mince le rendait plus difficile à atteindre que les autres bombardiers allemands. Source : Bundesarchiv Bild 101I-341-0489-10A. Cette image est soumise aux droits de Creative Commons Attribution ShareAlike 3.0 Germany License.
Crédits : © Spieth

Mais je n’étais pas mort, j’entendais parler, sans comprendre, très longtemps, puis j’ai ouvert les yeux. Des yeux brûlants, larmoyants, je voyais très mal. Était-ce des Anglais, des Français ou des Allemands. Respirant également difficilement ayant un caillot de sang dans le nez, et de la terre dans la bouche, j’ai demandé un mouchoir, on m’a donné un paquet de pansements et je suis retombé dans le néant. J’étais sous une tente, un major me parlait, m’a fait boire, m’a dit que j’étais à Sorel ou Allery (c’est vague) que je ne suis pas blessé, qu’on est le 27, et que je vais rejoindre mon régiment à Fontaine sur Somme, où nous arrivons à 20 heures.

Je retrouve LEDAIN qui vient d’anéantir une patrouille Fritz, parce que son F.M. a tiré de plus loin qu’eux ; ils ont abandonné armes et blessés, et Noël est tout heureux et tout fier de ramener à expertiser une première mitraillette.

Je retrouve ma voiture (comment est-elle ici ?) personne pour m’expliquer. Nous avons ordre d’aller les camoufler dans les bois à l’est du pays, mais il ne fait pas encore nuit et nous sommes repérés et arrosés par l’artillerie que l’on voit très bien s’installer de plus en plus nombreuse sur les crêtes en face, ils ne se cachent même pas, ils sont comme en manœuvres, pas un avion de chez nous ni un obus pour les déranger. Pourtant notre 73ème R.A. de [Lunéville] est là tout près derrière nous ! Que se passe-t-il donc [3] ?

Les tirs arrêtent à la nuit, mais hélas ! Ils laissent la place aux moustiques des marais de la Baie de Somme et c’est un vrai supplice de ne pas pouvoir dormir quand on a le ventre plein, car nous avons tout ce qu’il faut en boisson et nourriture que nous avons pris dans les décombres des « ECO », épiceries et tous les magasins évacués et éventrés du pays.

Le Mardi 28 nous attendons l’attaque d’une minute à l’autre, car nous sommes constamment survolés et mitraillés bien sûr, par une vingtaine d’avions boches. C’était mon tour d’aller à l’eau ce jour là pour le peloton, il fallait la prendre à deux kilomètres environ, dans une ferme isolée, à découvert. En principe on pouvait faire le voyage entre deux vagues d’avions, mais la deuxième est arrivée plus tôt que prévu, et voyant ma voiture, elle l’a bombardée, mais l’a ratée. Par contre le puits au milieu de la cour avait disparu et l’on a du boire des « Ersatz ». Le moral n’en fut que meilleur. Mais le physique laissait un peu à désirer.

Le 29, même journée et même attente angoissante, car ce qui fait peur à la guerre, en première ligne c’est la surprise du corps à corps à la nuit.

Le 30 l’artillerie vient aider l’aviation avec des pointes à 13 et 20 heures. Mais personne ne bouge sous l’orage.

Le 31 même chose aux mêmes heures. J’apprends à rester dehors, où j’entends mieux arriver les obus, au bruit, je sais s’ils tomberont devant ou derrière le chêne qui m’abrite, et je tourne autour en conséquence, c’est moins déprimant que dans un trou car dans l’un de ceux-ci j’ai vu mon pauvre ami BALLAIRE Lucien devenir et rester fou de peur.

Samedi 1er Juin : fin du 5e Escadron du 3e R.D.P.

Le Samedi 1er Juin, le 3ème R.D.P. tient sept heures de front entre Érondelle et Longpré-les-Corps-Saints, avec moins de 500 hommes (Le 5 fin du massacre). Le 5ème Escadron n’existe plus, l’ordre de mourir sur place sans esprit de recul a été intégralement respecté.

A 2 heures du matin nous posons des mines entre la voie ferrée et la Somme. Une heure après nous finissons, quand soudain, dans le jour naissant, à cinquante pas de moi, j’aperçois un buste de Fritz émergeant des roseaux, une mitraillette pointée sur moi, au moindre geste j’étais mort ça je le savais, et d’ailleurs j’étais paralysé, lorsqu’il m’a gueulé quelque chose : « Raoust ! » (en français : Foutez le camp). J’ai demandé à COMTE « Was ist das » et il m’a répondu : « sauvons nous ! ».

Et nous avons ramené nos mines (et notre peau) sous l’œil hilare d’un brave boche, qui a peut-être risqué sa vie pour nous laisser la nôtre. Mais j’avais fait de même le 11 Mai en Belgique, et j’en suis fier, c’est pourquoi je l’écris.

Après avoir ramené armes et bagages, et tout trempé de sueur froide, nous discutions sur notre chance : Pierre COMTE pensait que nous aurions peut-être le droit à une citation. Moi plus pessimiste, je voyais Le conseil de guerre. L’avenir n’en a rien fait. Faute de juge, ni blâme, ni médaille.

Vers 23 heures nous partons dans une nuit épouvantablement noire, sans lumière, bien entendu, aveuglés par les tirs d’artilleries, et les fusées d’infanteries des deux côtés, nous arrivons à 3 heures le 2 Juin à Bellyfontaine.

Ce matin là, on me remplace mes 4 hommes (je ne les connaîtrai jamais). Toutefois, nous avons appelé le tireur « Fritz 3 », parce qu’il y ressemblait (de nom). Nous tombons de sommeil, mais la consigne est de ne pas dormir, et toute la journée ainsi ; et le 3 c’est la même chose, c’est à devenir fou, nous rêvons debout que nous dormons. Est-ce les bombardements, l’alcool ou les nerfs qui nous tiennent debout et qui nous couchent ? A moins que ce ne soit la peur ou les moustiques ?

Est-il possible que le mardi 4 Juin soit pis encore ?

Activité anormale de l’aviation, et les 77 et 107 fusants se font plus drus et plus précis, nous n’aurons bientôt plus personne. Le dépannage a toutes ses voitures et tout son matériel anéantis. Et encore un de mes jeunes amis : Georges tué : coupé en deux sur le dos de GUIGUET le Briennois. Je ne sais pas où il fut emmené, pas plus d’ailleurs que les blessés puisque, parait-il, nous sommes encerclés.

Et la nuit est un enfer. Je suis désigné par le sort pour monter les munitions (1500 cartouches) du château de Gransard à Fontaine sur Somme. Je refuse de prendre la voiture. J’y vais à pieds par les jardins, et tombe pile sur mon groupe, mais mes pauvres amis dans quel état, et les boches sont à cent mètres de la rivière.

Le lieutenant inconnu m’interdit de retourner aux voitures, mais de prendre faction au pont avec le deuxième demi groupe. Ce pont semblait se situer à environ 1,5 kilomètre en aval de Fontaine sur Somme, et peut-être sur un bras ou un canal de la Somme. Rien de précis, car à une heure du matin il faisait très noir. Je n’ai plus jamais revu BROCARD qui est parti à ce moment là avec le Lieutenant, qui lui avait demandé de le conduire aux groupes voisins.

J’aime mieux cela que de retourner au château. Mais les consignes qu’il me donne sont inacceptables. J’ai rétorqué que je défendrais le pont jusqu’à 2 heures mais par mes moyens personnels. Or le seul moyen dont je disposais, c’était mon F.M., mais selon les consignes habituelles, il ne fallait jamais s’en servir (ne pas dévoiler l’arme automatique) quelle hérésie ! et je faisais tout l’inverse.

Tirant à plein chargeur à plus d’un kilomètre, ou à ras des têtes, et les plus hardis arrêtaient aussi sûrement que s’ils eussent été morts ; de cette façon, j’ai toujours tenu plus longtemps que prévu.

Avec la méthode préconisée par nos chefs - le coup par le coup et le corps à corps - les boches avec leurs mitraillettes étaient cent fois plus forts que nous. Ils avaient une arme pour deux hommes et plus rapide que le seul F.M. que nous avions pour six ou parfois douze hommes.

Le lieutenant m’a menacé du conseil de guerre puis a disparu. On a pensé après coup, que c’était peut-être un de ces officiers de la 5ème colonne [4] dont on parlait tant. Il éclairait bien ses galons avec la faible lumière d’une lampe de poche, mais dissimulait ses écussons avec la complicité de l’obscurité.

Enfin j’ai défendu le pont jusqu’à 3 heures et ils n’y sont pas passés. Par contre ils sont passés plus bas à plus de 800 m ou plus près de LEDAIN, et avec des chars, oui vingt, passés ce côté ci de la Somme vers 3 heures probablement sur des radeaux, ce mercredi 5 Juin suivis par des milliers de S.S. se dirigeant sur Erondelle. Chez nous la surprise est totale, il faut laisser passer les chars et arrêter la bif, ce qui n’est possible qu’en épaisse forêt, mais ici c’est une vraie boucherie.


Illustrations rajoutées par la rédaction

Le 6 Juin 1940 la 7 Panzerdivision franchissait le Canal de la Somme
Document n°1655
Le 6 Juin 1940 la 7 Panzerdivision franchissait le Canal de la Somme
Rommel lors du passage des ponts
Document n°1656
Rommel lors du passage des ponts
Après avoir enlevé les rails pour le passage des chars, un des chars est tombé en panne

Et voici l’adjudant qui renvoie mon demi-groupe vers LEDAlN et me dit d’aller chercher les voitures ? Est-il fou ? Moi tout seul, entre les chars et les S.S. en plein jour, regagner les voitures ? De toute façon je ne peux pas rester là une minute de plus, car voici le pont qui saute. Pourquoi ? Et par qui ? Personne ne le saura jamais.

Et je cours comme un fou sur la trace des chars, ils sont passés une demi-heure avant moi de chaque côté du château. Et là encore pourquoi n’ont-ils pas attaqués nos voitures ? Les Panzers nous avaient laissé pour morts et avaient pour mission d’attaquer nos 155 assez derrière nous. Nous l’avons su deux jours plus tard.

J’ai terminé mon parcours sur une A.M.C. Anglaise qui m’a déposé à 8 heures au château. J’y trouve les quatre voitures de mon peloton, mais les conducteurs sont partis rejoindre les autres pelotons. Je les retrouve à 200 mètres de là dans des trous d’obus. Ils semblent catastrophés. Je reste près d’eux, nous n’avons plus ni armes, ni bagages, tout est resté dans les voitures.

Nous sommes terrés là, attendant d’être prisonniers ou sautés. Le plus traumatisé parmi nous, c’est le 3ème conducteur : Lucien BALLAIRE ; il ne réagit plus du tout, et nous devons nous en occuper comme un bébé. Et l’ordre de repli - cette fameuse fusée verte - qui n’arrive toujours pas, ni le sous lieutenant ROSENBERGER, car c’était l’un ou l’autre. Mais voici un bruit de moteur qui vient du sud c’est l’A.M.C. Anglaise qui revient, en un clin d’œil le moral est remonté.

Je propose d’aller rechercher nos armes, et c’est CRONE qui marche le premier. Les autres nous suivent et nous y arrivons tous, malgré les mitraillettes qui crépitent tout près dans les taillis.

Rééquipés en balles (dans nos F.M. il y avait 24 balles dont une perforante et une traçante, et celle-ci permettait de bien suivre le tir) et en grenades, nous nous apprêtons à soutenir les Anglais, mais voici qu’ils s’en retournent encore une fois, et nous allons encore rester seuls : plus un sous officier, plus rien. Et nos groupes F.M. qui ne rentrent toujours pas, sont-ils décimés ? Faut-il encore les attendre ? Non, plus à hésiter car voici nos 75 qui tirent ici. Je prends seul la responsabilité de partir.

Toutes les voitures tournent sauf celle de BALLAIRE. Et nous voici partis sur l’Ouest, là où les Anglais ont dégagé quelques cent mètres.

André Consigny


A suivre... Prochain extrait : « JUIN 1940 »


[1La « bif » désigne l’infanterie dans le jargon militaire.

[2André Consigny a écrit un texte plus précis sur cet épisode, que nous publierons ultérieurement.

[3Même remarque que la précédente

[4L’expression cinquième colonne désigne les partisans cachés — au sein d’un État ou d’une organisation — d’un autre État ou d’une autre organisation hostile.