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Témoignage

Pandemonium - Extrait n°3 : la Mobilisation, d’août 1939 à avril 1940

Texte écrit par André Consigny, issu du « Pandemonium : La guerre de 1939-1940 telle que nous l’avons connue au 3ème R.D.P. »

Publié par Thiébaut Jourdain

Le dimanche 24 mai 2015

Mis à jour le 5 juillet 2015

Dans sa préface, André Consigny, l’un des survivants du 3ème R.D.P. et auteur de ce témoignage écrivait : « je n’ai pas accepté les médailles qui me furent proposées après 1940. Je ne veux pas de drapeau ; je ne marcherai plus jamais derrière, car j’ai horreur de toutes les cérémonies à caractère patriotique ». Voici la première partie de son journal, d’août 1939 à avril 1940, complétée par quelques illustrations.

AOUT 1939

Depuis un mois les bruits de guerre s’intensifient, et de ce fait, la date de mon mariage souvent reculée est fixée au vingt deux Août, dans la plus stricte intimité.

Le soir même nous partons en voyage dans les Vosges. Le 24, nous voyons déjà des mobilisés arriver aux casernes.

Vendredi 25, c’est l’appel général du numéro 6 dont je fais partie, il faut donc rentrer à Morvilliers, et faire la musette (en partie calmants pour l’estomac).

Samedi 26 à treize heures le train de Brienne-le-Château - Vitry-le-François nous embarque, une vingtaine de jeunes assez peu enthousiasmés en direction de l’Est.

Nous nous rappelons les récits de nos pères qui, à cette même gare en Août 1914 déployait des drapeaux et inscrivaient sur leurs wagons « Train de plaisir pour Berlin ». Il en est revenu quelques uns, assez peu mais assez cependant pour nous mettre en garde ; c’est pourquoi nous ne sommes pas très chauds.

Arrivons à Lunéville le 26 à vingt heures, sommes habillés de kaki à Maixe le 27. Je suis affecté comme conducteur d’une auto chenille TT Citroën C6 N° 76 134, voiture de commandement N°l du peloton, qui avait pour emblème un fanion triangulaire vert avec les mots « Ardet et Audet », soit : « il Brûle et il Ose » [1]. La deuxième sera pilotée par André CRONE de Nancy, la troisième par Raymond ROUSSEAU de Migennes, etc...

Ce sont des voitures en tôles légères avec cinq places arrières et de nombreux coffres à munitions, pouvant alimenter deux FM en DCA pour un ou deux jours de feu, coffres spéciaux aussi pour les grenades, les mines et le lot de bord [2].


Auto-chenille TT Citroën C6
Document n°1572
Auto-chenille TT Citroën C6
Illustration ajoutée par la rédaction
Insigne du 3e Régiment de Dragons de 1935 à 1940
Document n°1573
Insigne du 3e Régiment de Dragons de 1935 à 1940
Illustration ajoutée par la rédaction de valleeducousin.fr, trouvée sur wikimedia.
Dans un rectangle à coins cassés de couleur jonquille, une étoile blanche brochant une croix de Lorraine dans un losange vert. La couleur jonquille rappelle sa filiation du Bataillon avec le 3° Groupe de chasseurs cycliste en 1929 dont c’était la couleur distinctive. L’étoile est l’attribut des dragons portés et le losange est la marque d’identification des véhicules de cavalerie en 1940. La couleur vert est la couleur de tradition des dragons sous le Premier Empire. La croix de Lorraine évoque la garnison du Bataillon à Lunéville et son palais Stanislas, siège des Ducs de Lorraine.
Crédits : Wikimedia

Le 29 au soir j’ai ordre d’emmener les voitures à Largitzen Haut-Rhin pour renforcer l’échelon « A » déjà en position de combat. J’ai ordre ? Pourquoi moi ? Je suis Brigadier paraît-il ? J’aurais été nommé dans la réserve, mais j’avoue franchement ne pas avoir eu connaissance de cela.

Donc nous y arrivons au jour le 31 Août.

C’est là que nous faisons connaissance avec nos chefs et nos camarades de combats ; car c’est bien la guerre, le tocsin vient de sonner à tous les clochers de France.

Il nous est attribué un secteur postal : SP 12 262 2ème DLC : 13 à 18 000 hommes, approximativement) et une adresse complète : 3ème RDP (le 3ème bataillon est devenu pour la guerre le 3ème Régiment Dragon Porté : 8 escadrons ou 32 pelotons = 1300 à 1400 hommes), 2ème Bataillon 5ème escadron de FV 3ème peloton et pour moi : 2ème groupe FM.

Personne à prévenir en cas d’accident : CONSIGNY Robert à Morvilliers par Brienne le Château Aube.

Puis nous apprenons à connaître nos chefs :

  • Général André BERNIQUET
  • Lieutenant Colonel DE REBOUL
  • Capitaine Patrick O’DIETIE
  • Lieutenant Victor Gaston PUJEBET
  • Lieutenant Etienne LAVRAUL T
  • Sous-Lieutenant Claude HUDAULT
  • Adjudant ROSENBERGER (ou RANzENBERGER)
  • MDL-chef Louis Fred DE CHABANNES, Auxerre
  • MDL Frouard
  • MDL Pierre COMTE, Azerailles
  • MDL REMY 1 er peloton
  • MDL Jean PERRIN
  • MDL Jean GONOD 1 er peloton
  • MDL chef GOUJON
  • MDL Roger Charles DUEZ
  • MDL Louis MARMOTTE
  • MDL BELLIER fourrier
  • MDL GODLOWITZ chef comptable
  • MDL RENARD peloton mitrailleur
  • MDL HAlSSAT peloton mitrailleur
  • MDL ALSBACHER peloton mitrailleur
  • MDL OUDIN 1er peloton
  • MDL SCHNEIDER 1er peloton

Je fais partie du 2ème groupe. Il comprend deux voitures TT et deux FM. c’est à dire en réalité deux demi groupes :

Le premier avec :

  • CONSIGNY André, conducteur TT 76134
  • FRITZ Léon, tireur FM
  • MATHIS Joseph, chargeur
  • PIERVELEIN Eugène, pourvoyeur (portes les chargeurs)
  • GRAVIER René, pourvoyeur et YB

Le deuxième avec :

  • LEDAIN Noël brigadier chef de groupe
  • CHONE André conducteur TT 76135
  • AGEN Georges tireur FM
  • GILLES Albert, chargeur
  • FINES Emile, pourvoyeur
  • RIBOURD Raymond, pourvoyeur clairon

1er Bataillon Commandant DE MONTHELIE :

  • 1er escadron AMR moto
  • 2ème escadron Fusiliers Voltigeur TI
  • 3èmé escadron Mitraille

2ème Bataillon Commandant BILLAUDEL :

  • 4ème escadron AMR moto Lieutenant LE MASSON
  • 5ème escadron Fusiliers Voltigeur TT, Capitaine de LAMY et ensuite ODIETIE
  • 6ème escadron Mitrail. Capitaine DE LEUSSE (Mickey)

C’est dans cette formation que pendant un mois nous patrouillons le long de la frontière, mais R.AS.

C’est là aussi que j’aurai eu une des rares visites : celle de ma femme et de ma mère amenées par Robert pour quelques heures. Ma mère m’écrivait quelques jours plus tard toute sa peine de me voir « couché sur une pauvre poignée de paille ». Je lui répondis par courrier que j’avais pourtant la meilleure place, et que nous étions bien mieux à vingt six ans dans la paille, plutôt qu’à cinquante ans dans un bon lit. Elle me dit plus tard combien cette phrase lui avait été d’un grand réconfort dans les longues nuits qui suivirent.

C’est là aussi que j’ai trouvé un brave Ami : Jean BROCART qui nous a donné son lit et a pris ma place dans la paille, (un chef exemplaire dont je me rappellerai toujours la gentillesse et la bravoure.)

Le 9 Septembre nous partons pour Sochaux et Pompierre dans le Doubs que nous quittons le 8 Octobre pour embarquer par fer le 9 à Baumes-les-Dames, passons à Belfort, Montbéliard, Joinville, Vitry et enfin Douzy dans la Meuse où nous reprenons la route par Vendresse le 12 Octobre, puis Bazeille, Sedan, Montmedy et Osne où nous passons treize jours (trombes d’eau tous les jours).

Le 25 départ pour Mogues où nous cantonnons chez Madame Eva HENRY. Barricades et gardes sévères. Le 8 Novembre une escadrille ennemie nous survole. Le 11 également, mais R.A.S. Le 20 une de nos sentinelles tire le premier coup de fusil sur des gars qui nuitamment s’en prenaient au dispositif de mine du carrefour (sans résultat). Le 13 décembre par un temps très froid, moins quinze degrés, nous partons sur Villancy et arrêtons chez Monsieur GUERRIN maire du pays, où nous passons quatre mois d’un hiver des plus rigoureux. C’est là que vers le quinze, un jour le Q.G. confirme que je suis nommé Brigadier « Haut le Pied » et désigné comme chef de voiture pour faire du rodage de camions.

J’allais tous les jours sur Carignan, Sedan, Montmedy etc... Je pouvais parler avec les civils, ou les soldats de la Ligne Maginot, et j’ai appris bien des choses.

Un jour, un de mes camions étant en panne, j’ai du arrêter au Fort de la Ferté près de Margut. Le Lieutenant BOURGUIGNON ne voulait pas que je stationne sur son fort ; mais nous avons pu cependant parler quelques minutes ; je lui dis que pour tout l’or du monde je ne voudrais pas être à sa place, il me rétorqua que lui préférait être à sa place qu’à la mienne : « en appât dans la boucle de la Chiers ».

Ceci m’a bien inquiété et j’en ai parlé le soir à Monsieur GUERRIN, Maire de Villancy, qui m’a confirmé cette version : c’est ici que doit pénétrer l’armée allemande me dit-il, vous voyez bien qu’entre Longuyon et Montmedy, il n’y a pratiquement pas de Ligne Maginot, d’autre part vous apprendrez que toutes nos forêts ici, sont exploitées par des sociétés Fritz à des prix défiants toutes concurrences, le petit bois est parti mais tous les gros chênes sont stockés depuis trois ans déjà tout le long de la Chiers, ils serviront le moment venu à faire des ponts en quelques heures ; nous aussi on sait bien tout cela et c’est même prévu, quand tous les Panzers seront passés sur nos petites voitures en tôles et qu’ils seront entrés à dix ou vingt kilomètres en France, alors là tous les forts Belges et ceux de Longuyon, Montmedy etc, couperont la route en feux croisés, toute l’élite de l’armée ennemie prisonnière, apportant ainsi un précieux matériel à notre agriculture et une main d’œuvre nombreuse à notre industrie. Mais vous verrez qu’avant le jour « J » le peu de blindés ou d’artillerie qui occupent notre secteur auront été retirés. Tout est prévu même l’emplacement du monument futur de la 2ème DLC. Enchantés !...


Bloc 1 : L’ouvrage de la Ferté, ouvrage fortifié de la ligne Maginot
Document n°1574
Bloc 1 : L’ouvrage de la Ferté, ouvrage fortifié de la ligne Maginot
Illustration ajoutée par la rédaction de valleeducousin.fr. Source : Wikimedia.
Crédits : Wikipedia
Carte de l’ouvrage de la Ferté dans son environnement
Document n°1575
Carte de l’ouvrage de la Ferté dans son environnement
Illustration ajoutée par la rédaction de valleeducousin.fr. Source : Wikimedia.
Crédits : Henri Davel

Le 29 Avril Lundi des Rogations, nous remplaçons le 36ème G.R.D.l. à Allondrelle, petit village sur la frontière Belge, alors je me rappelle ce que Monsieur GUERRIN nous avait dit, voilà qui était fait, mauvais présage.

Là, la discipline redouble, mais moi je n’en peux plus, ce n’est que revues sur revues, je refuse jusqu’à ma solde : moins de un franc par jour, soit un steak frites par semaine à la cantine. Elle était si minime que je ne voulais même pas aller « faire la queue » à dix heures du soir pour la toucher. Mais on envoya la garde en arme pour me quérir. Je protestais calmement quand le chef payeur G. me hurle : « et d’abord : Garde à vous ! ». C’en était trop, j’ai culbuté la table, le chef et les piles de monnaies, juste à ce moment le Capitaine entra, une chance ! Oui car cela aurait mal fini, mais je fus mis en cabane, c’était le 9 Mai 1940 à vingt deux heures.

On m’a verrouillé dans une petite cabane à porcs, au bout d’une heure je m’ennuyais, j’ai donc cassé la porte, et je l’ai ramenée sous mon bras (donc l’intention de la réparer le lendemain) pour dormir ce soir, comme d’habitude avec les copains dans une autre cabane à porcs, mais celle-ci c’était la nôtre. Hélas cinq heures après, le 10 Mai 1940 à trois heures la garde vient me chercher de nouveau : « entrez en Belgique, les boches attaquent ». Tant mieux je préfère l’action au « garde à vous ».

Et voici la vraie guerre ...

André Consigny


A suivre : Lire l’extrait n°4 : « 10 mai 1940 »


[1Le 3e régiment de dragons (ou 3e RD) est une unité de cavalerie de l’armée française, crée sous l’Ancien Régime, en 1649. Sa devise est « Ardet et Audet » (il brûle et il ose) depuis 1761 à la suite de l’incorporation du régiment de Noé (ex Clermont-Tonnerre). Il sera dissous une première fois en 1942 sous le régime de Vichy.

[2Le lot de bord est un kit d’outillage.