Valleeducousin.fr

Journal > Culture >

Réflexion

« The Voice », une émission de TF1 comme accroche dans le programme culturel de la ville d’Avallon...

Proposition de réflexion sur la culture et la problématique de l’ouverture culturelle

Publié par Thiébaut Jourdain

Le mardi 17 mars 2015

Mis à jour le 18 juin 2015

Le programme culturel 2014/2015 de la ville d’Avallon mentionne explicitement, à la page du concert du 21 mars, « Artistes de l’émission The Voice ». Le choix de ces artistes n’est absolument pas en cause : nous avons d’ailleurs annoncé le concert dans l’agenda du site. En revanche, citer une émission populaire de TF1 comme accroche dans un programme municipal pose question et mérite réflexion. Pourquoi ?

 Qu’est-ce que The Voice ?

« The Voice, la plus belle voix » est une émission de télévision française de télé-crochet musical diffusée sur TF1, produite par Shine France. Sur wikipedia on peut lire : The Voice s’est très vite imposé comme un programme phare de TF1, réalisant des scores que la chaîne n’avait plus vu pour une émission musicale depuis la Star Academy.

L’émission parvient à rester systématiquement en tête des audiences les soirs où elle est diffusée. Une seule exception est survenue lors de la première saison, où la finale de la Coupe de France de football avait réuni plus de téléspectateurs que le télé-crochet de TF1.

 Qu’est-ce que TF1 ?

La première chaîne européenne en matière d’audience, dont le groupe Bouygues est l’actionnaire principal. Le Directeur de TF1 en 2004, Patrick Le Lay, avait dit ceci :

« à la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit (...) Or pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible (...) Il faut chercher en permanence les programmes qui marchent, suivre les modes, surfer sur les tendances (...) »
PNG

 L’objectif avancé : attirer un public « populaire »

A nos questions sur les raisons de la mention « The Voice », la Direction des affaires culturelle nous a expliqué qu’il s’agit d’une stratégie visant à attirer un « public populaire », pour qui la télé est une référence, dans l’espoir de l’inciter à venir aux autres événements. Pour mettre cette « accroche » dans le programme, il était initialement prévu de faire venir The Voice (la « vraie » ?) en concert. Mais, à cause du prix, ce sont d’ex-candidats de l’émission qui ont été choisis.

 « Du pain et des jeux » : la culture du divertissement

Un procédé qui n’est pas sans rappeler l’expression « Du pain et des jeux ». Ces quelques lignes empruntées à Wikipedia peuvent alimenter notre réflexion :

Panem et circenses (littéralement « pain et jeux du cirque », souvent traduite par « Du pain et des jeux ») est une expression latine utilisée dans la Rome antique pour dénoncer l’usage délibéré fait par les empereurs romains de distributions de pain et d’organisation de jeux dans le but de flatter le peuple afin de s’attirer la bienveillance de l’opinion populaire. L’expression est tirée de la Satire X du poète latin Juvénal [1].

Aujourd’hui, elle est souvent utilisée pour signifier la relation biaisée qui peut s’établir dans ces périodes de relâchement, ou de décadence, entre :

  • une population qui peut se laisser aller, se satisfaire de pain et de jeux, c’est-à-dire de se contenter de se nourrir et de se divertir et ne plus se soucier d’enjeux plus exigeants ou à plus long terme concernant le destin de la vie individuelle ou collective.
  • un pouvoir politique qui peut être tenté d’exploiter ces tendances « à la vie facile et heureuse » par la promotion de discours et de programmes d’action populistes ou court-termistes.

 Questions posées

Ouvrir la culture au plus grand nombre est un objectif plus que louable, qu’on ne peut qu’approuver. Mais la méthode employée nous interroge.

  • N’est-il pas discutable, d’utiliser à cette fin l’émission d’une chaîne privée qui revendique vendre de la pub par le divertissement ? Le « vu à la télé » doit-il servir de « produit d’appel » marketing pour « vendre » de la culture à des spectateurs qui seraient des « clients » ? « La culture est-elle un « produit » dont la télé serait l’unité de valeur ? »
  • N’est-ce pas ce qui s’appelle « donner son âme au diable » ?
  • Qu’est-ce que l’ouverture culturelle ? Comment la mettre en pratique ?
  • Qu’entend-t-on par « culture » : est-ce un « temple » dont il faudrait « chasser les marchands » ?
  • Comment favoriser l’accès à la culture : faut-il une « éducation culturelle » ? Si oui, comment la définir ?
  • Faut-il à l’inverse privilégier une « culture élitiste » réservée à des « initiés » ?

 Pour une culture « élitaire », ni élitiste ni démagogique

Vous l’aurez compris : bien que nous soyons pour l’ouverture culturelle, nous désapprouvons totalement ce recours à l’émission populaire d’une chaîne commerciale dans le programme culturel municipal, que nous considérons comme de la démagogie.

Le rôle d’une politique culturelle publique devrait être de détourner le public des productions audiovisuelles de masse... pas d’en faire la promotion [2].

A celles et ceux qui nous traiteront d’élitistes, nous rétorquerons que nous sommes élitaires... et qu’il existe bien d’autres moyens d’ouvrir la culture au plus grand nombre.

Et pour défendre cette position, nous citerons René Pechère [3] :

« J’en ai maintenant bien assez dit pour être traité d’élitaire. Je l’accepte en précisant que je ne suis pas élitiste. Nous savons que notre époque souffre d’un emploi intempestif de certains mots au détriment de leur signification réelle. L’élitaire est partisan du premier choix. L’élitiste, d’après Larousse est partisan du système favorisant les meilleurs éléments d’un groupe, aux dépens de la masse, ce qui est abominable. D’où l’on peut déduire qu’un élitaire ne saurait être élitiste. Être élitaire n’a rien à voir avec la condition. Enfin, l’art est nécessairement élitaire parce que la création est le résultat d’une souffrance intérieure, de doutes et de paresse vaincus et qu’il est au bénéficie de l’humanité toute entière. Un système faussement démocratique qui aboutirait à faire la moyenne des aspirations de tout le monde ne donne pas le progrès. Ce dernier exige une créativité à un niveau élevé. »

 Que faisons-nous pour la culture ?

Si vous lisez régulièrement valleeducousin.fr, vous savez que nous n’avons pourtant pas l’habitude de dénigrer la politique culturelle d’Avallon.

Non seulement nous relayons quasiment toute la programmation avallonnaise, dont saluons la qualité, mais nous y ajoutons bien d’autres événements culturels, à l’échelle du territoire.

Bien plus, nous sommes force de proposition, comme pour le spectacle « T’as le salut du poilu », que nous avions sélectionné et que la ville d’Avallon a finalement décidé de programmer en novembre 2014. Le créateur de ce spectacle, Jean Bojko, est par ailleurs connu dans la région pour son engagement à développer un théâtre qui redescendrait de sa hauteur pour investir le quotidien et « faire décoller des points d’interrogation ».

Et tout cela... sans TF1.

 Votre avis nous intéresse

Ce sujet vous parle ? Nous invitons celles et ceux qui le souhaitent à exposer des points éventuellement différents dans le forum ci-dessous.


[2Comme la Direction des affaires culturelles de la ville d’Avallon l’a déjà fait récemment en organisant une vente de produits « érotiques » à l’occasion de la sortie de « Cinquante nuances de Grey », un film hautement cul-turel, que nous n’avions pas jugé utile d’annoncer sur Valleeducousin.fr

[3Grammaire des jardins / René Pechère Secrets de métier (2011, Éditions Racine)

Messages

  • # Message posté le 21 avril 2015, par Thiébaut Jourdain
    En réponse à : La culture comme un divertissement...

    Dans la revue de la Fédération Syndicale Unitaire d’Avril 2015 (n°184), les pages 28 et 29 sont consacrées à un article très intéressant intitulé « La culture, première victime des coupes budgétaires ».

    Voici quelques extraits qui collent hélas parfaitement à notre sujet :

    Face à un travail culturel souvent taxé d’élitiste (...), Madeleine Louarn, présidente du syndicat national des entreprises artistiques et culturelles, dénonçait en décembre 2014 une « nouvelle génération d’élus qui s’intéressent peu à la culture et la voient comme un objet de divertissement, un pansement social, ou un élément d’attractivité plus ou moins commerciale », n’hésitant plus à « intervenir dans les programmations, relayant parfois les populismes les plus rances, croyant répondre aux supposées demandes du public ».
  • Poursuivre cette discussion

  • # Message posté le 27 mars 2015, par Thiébaut Jourdain
    En réponse à : « The Voice », une émission de TF1 comme accroche dans le programme culturel (...)

    Selon l’Yonne Républicaine du 22 mars, il n’y aurait eu que 66 spectateurs au concert de The Voice.

    Pour « T’as le Salut du Poilu », un spectacle qui je le souligne en gras n’avait rien « d’élitiste », nous avions réussi à mobiliser 130 personnes, parmi lesquelles il n’y avait pas que des « habitués »... Uniquement grâce au bouche à oreille !

    Force est de constater qu’un « vu à la télé » coûte bien cher en compromission avec les médias de masse pour un retour bien faible en terme de public.

    Finalement, la seule règle qui soit toujours valable pour faire venir du monde : les relations humaines, le bouche à oreille, l’accueil du public, la qualité des échanges. C’est la recette utilisée par exemple par le Ciné-Club, qui a fait ses preuves sur la durée. Et qu’on arrête de parler d’élitisme : en dehors de « Molière » ou de « Racine », cités sempiternellement comme exemples de spectacles « élitistes » (ce qui déjà est discutable), le monde est grand !

    J’engage donc la Direction culturelle de la ville d’Avallon à revoir cette stratégie et à prendre en compte les quelques éléments cités dans cet article pour les prochaines programmations.

  • Poursuivre cette discussion

  • # Message posté le 21 mars 2015, par David
    En réponse à : « The Voice », une émission de TF1 comme accroche dans le programme culturel (...)

    Je pense que la notion de « culture » est très vague. C’est un fourre-tout dans lequel on peut mettre ce que l’on veut. Certains estimeront que « Candy Crush » (un célèbre jeu pour tablettes) fait partie de la catégorie, d’autres s’insurgeront contre cela. La discussion est sans fin et personne n’y apportera de réponse. La télévision fait du « tapage culturel » et « accroche » un maximum de public en un minimum de temps pour vendre du temps de publicité, qui est sa principale ressource. Cet aspect mercantile est très polluant pour la lecture des messages et nos cerveaux ont de moins en moins de temps disponible.

  • Poursuivre cette discussion

  • # Message posté le 19 mars 2015, par Irina
    En réponse à : « The Voice », une émission de TF1 comme accroche dans le programme culturel (...)

    Programmatrice de spectacles depuis plusieurs années aussi bien à l’étranger qu’en France, j’ai toujours lutté contre les idées toutes faites de « catégories de publics » et de spectacles « pour tous les goûts », j’ai la conviction que les personnes qui assistent à un spectacle sont des individus multiples et ne sont pas un troupeau de moutons. C’est peut-être ce mot « le public » qui peut nous faire penser à tort que c’est un bloc, d’ailleurs certains programmateurs parlent de « leur public » comme d’une chose leur appartenant et qu’ils connaissent parfaitement...

    Cette réflexion autour de la culture et des valeurs qu’on lui donne est essentielle.
    Quand je suis spectatrice : j’attends la surprise, l’étonnement, et le plaisir de la découverte.

    Mon rôle de programmatrice est le même : trouver la perle rare qui va nous amener à rencontrer ce que nous ne connaissons pas et l’idée forte est l’ESTIME ou le RESPECT pour chaque spectateur de quelque origine sociale ou géographique que ce soit.
    Et c’est cette estime, cette reconnaissance de l’intelligence de chacun qui est le moteur d’une programmation de qualité qui ne trompe personne.

    L’élément d’accroche télévisuelle « vend un produit », la culture « offre une ouverture » et une réflexion sur nous, sur la société, sur le monde et sur l’imaginaire.

    Une parabole mathématique amusante met en scène l’homme autour de deux grands axes, le réel et l’imaginaire... démontrant que plus l’imaginaire est développé plus l’angle de vue par rapport au monde réel est ouvert. Cet angle s’appelle l’argument ! Ce qui signifie que plus l’homme a d’imaginaire, plus l’argument qu’il a à présenter est important et devrait être écouté avec attention. Malheureusement plus la partie réelle de l’homme, c’est à dire son corps, vieillit, plus son angle d’ouverture sur le monde faiblit. Il est donc très important de cultiver son imaginaire et de le faire grandir toute sa vie afin de rester le plus ouvert possible.

    Alors serait-elle subversive la culture ? et pourrait-elle ainsi ouvrir une porte pour sortir de sa condition sociale ?

    JPEG - 34.8 ko
    Importance de l’imaginaire : une démonstration mathématique amusante mais parlante
    L’homme est représenté sur un point dont la position dépend de son imaginaire (ordonnées) et du monde réel (abscisses). L’angle exprime le degré d’ouverture de l’homme par rapport au monde réel. Source : C’est Mathématique (4/5) – L’Homme
    Crédits : TasseDeScience
    Accéder à la fiche du document 1292
  • Poursuivre cette discussion

  • # Message posté le 18 mars 2015, par Le lion de Montréal
    En réponse à : « The Voice », une émission de TF1 comme accroche dans le programme culturel (...)

    PANEM et CIRCENSES
    Donnez-leur du pain et des jeux, et le peuple sera content !

    Mots d’amer mépris adressés par Juvénal aux Romains de la décadence, qui ne demandaient plus, au Forum, que du blé et des spectacles gratuits.

    La programmation culturelle d’une ville relève d’une grande responsabilité, car c’est un vrai débat de société ! Qui touche, en fait, à l’éducation, des jeunes comme des adultes.

    Quels choix privilégier ? Pour quels publics ? Dans quels objectifs ? A quelles conditions ? Pour rester dans la logique démocratique, faut-il contenter forcément les attentes du plus grand nombre ? Quitte à s’engager dans un processus mercantile ? Ne donner que du pain et des jeux, n’est-ce pas là une logique démagogique ? Qui instaure une cécité devant une réalité que d’aucuns aimeraient, au contraire, pouvoir cacher ?

    La politique culturelle de la cité revêt une noblesse qui ne peut pas tricher, qui ne doit pas tricher face à une population qui a besoin de lumières, et qui attend de la puissance publique un message clair ! Tout en lui donnant, si possible, les moyens d’y accéder.

    Pour cela, il faut d’abord une volonté, celle des élus ou de leurs représentants qui ont reçu des électeurs mandat de décision et de choix.

    Placés devant une telle responsabilité, agir à contre-courant des besoins culturels réels d’une population serait une imposture. Et limiter son ambition culturelle à la seule consommation de biens vantés par la TV ou les grandes messes du sport serait « mépris et manque de respect. »

    Monter la barre un peu plus haut que le bout de son nez ne serait pas de l’élitisme, mais montrer au contraire toute l’estime que le programmateur peut avoir pour son public.

  • Poursuivre cette discussion

  • # Message posté le 18 mars 2015, par Michèle C.
    En réponse à : « The Voice », une émission de TF1 comme accroche dans le programme culturel (...)

    Je dois avouer que je n’avais pas vu tout ça dans cette petite allusion à The voice. Votre article m’a convaincue que ce n’est pas si anodin...

    Juste un détail : le lien vers le texte de Juvénal ne fonctionne pas...

    Merci.

    • # Message posté le 18 mars 2015, par La rédaction
      En réponse à : >« The Voice », une émission de TF1 comme accroche dans le programme culturel de la ville d’Avallon...

      Le lien est réparé... merci du signalement.

  • Poursuivre cette discussion

  • # Message posté le 18 mars 2015, par G. Péronnet
    En réponse à : « The Voice », une émission de TF1 comme accroche dans le programme culturel (...)

    Je ne veux pas, ne voudrais pas être professeur de bon sens, et vais tacher d’être bref !
    je pense qu’il est scandaleux et affligeant qu’une responsable de service culturel puisse affirmer, et éventuellement penser, qu’utiliser, tel un label de qualité, le nom d’une émission de télé dans son programme sensibiliserait un public nouveau et lui permettrait une ouverture culturelle.

    Soyons clairs, jamais une telle démagogie n’a fait œuvre culturelle. Tout au plus, disons que l’on flatte ainsi un goût. Que l’on répète et amplifie le travail de « déculturisation » entrepris par certaines émissions de télévision.

    Il est évident qu’une politique culturelle digne de ce nom ne consiste pas à reproduire ce que font les chaines TV en donnant aux gens ce qu’ils aiment et connaissent, mais, à inciter ces derniers à découvrir des œuvres qu’ils ne connaissent pas. Cela peut aussi se nommer éducation artistique, et ce peut être une mission municipale à contrario d’une basse flatterie.

    Qu’une personne éventuellement irresponsable et peut-être inculte puisse promouvoir cela m’attriste, mais qu’une équipe municipale l’accepte me révolte.

    J’aimerais que l’on puisse me répondre, et je serais beau joueur, je souhaiterais alors n’avoir rien à répondre à cette réponse.

  • Poursuivre cette discussion

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Ajouter un document