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Réponse d’Autun Morvan Écologie à Monsieur Caullet

Publié par Lucienne Haese

Le mercredi 21 janvier 2015

Mis à jour le 14 juillet 2017

Réponse d’Autun Morvan Ecologie à Monsieur Caullet député de l’Yonne, Maire d’Avallon, Président du Conseil d’Administration de l’Office National de la Forêt qui a accordé un entretien à l’association Yonnelautre.fr consacré à la forêt.

Monsieur Caullet, parmi vos nombreux titres, vous êtes ingénieur du génie rural des eaux et forêts. Or, pour beaucoup, je dois ma passion pour la forêt à Monsieur Georges Plaisance, ingénieur en chef des eaux et forêts, qui a écrit de nombreux ouvrages passionnants dont La Forêt française, paru en 1979. Bien avant que l’on parle de multifonctionnalité, il parlait de sylviculture diversifiée fondée sur des impératifs écologiques. Qu’en est-il actuellement dans les déclarations de multifonctionnalité ?

Vous avez déclaré au Salon International de l’agriculture en 2014 : « nous les planteurs de bois voulons être l’avant-garde de la société dans la lutte contre le dérèglement climatique ». Cependant, le bilan carbone doit se calculer en prenant en compte toutes les étapes de récolte , de transport , de transformation et en tenant compte de l’utilisation ultime du bois, transformé en meubles ou brûlé. L’ONG Greenpeace dénonce dans son rapport sur la « biomascarade » les fausses allégations de carboneutralité qui cachent des impacts climatiques majeurs.

Une forêt n’est pas une ressource en bois inépuisable, et parler filière pour les seules raisons économiques de court terme, pour alimenter le marché mondial et répondre à la demande appauvrit le capital d’arbres d’avenir et de qualité. Trop exploité, le bois ne sera plus une énergie renouvelable. Des projets pharaoniques comme à Gardanne feront des forêts des usines à bois d’essences qui poussent vite comme le douglas que l’on coupe à 40 voir 30 ans ce qui accroît l’appauvrissement des sols. Actuellement, les lobbies agro-industriels imposent une monoculture intensive obligeant à un investissement lourd de départ, et à des interventions fortes et coûteuses dans le peuplement (labour, débroussaillement, élagage) pour un bois de masse, de mauvaise qualité.

Ancienne hêtraie coupée à blanc à Villapourçon (Nièvre)

Robin des Bois titre dans un communiqué « à la Sainte-Catherine, tout bois part en Chine » et dénonce l’exportation massive de bois. Alors que nous parlons circuits courts, un million de m3 de bois brut serait exporté vers la Chine alors qu’en 2007, il y en avait moins de 100 000 m3 . Hêtres, chênes, frênes , résineux etc... partent pour revenir en parquets, planches, meubles …. Selon le ministère de l’économie, près de 28 % de la récolte de bois ne serait pas destinée à la première transformation mais prendrait la destination de la trituration ou serait transformée en bois de chauffage. Pour répondre à la demande, il est nécessaire de mobiliser une quantité croissante de bois d’éclaircies, de rémanents, d’ arbres vieux ou à cavités, voire même de souches, pourtant indispensables à la qualité des sols. Et à cela, il faut ajouter les besoins de l’industrie papetière.

Exploitation d’une forêt de feuillus à Blanot

Utiliser le bois des forêts pour produire de l’électricité, c’est seulement 3 arbres sur 10 coupés qui serviront vraiment à la production électrique. Selon l’ADEME, dans le cadre du fond chaleur et du lancement du 7e appel à projets BCIAT (Biomasse Chaleur Industrie, Agriculture et Tertiaire), une hausse de 121 % de la production française de granulés est à prévoir en 2015, par rapport à 2012. La mise en œuvre du fond chaleur ferait passer les besoins en granulés bois de 1,8 millions de tonnes en 2013 à 4,6 en 2016. Ainsi, les bois destinés à faire des panneaux ou du papier commencent à être brûlés directement, sans rendre d’autres services. En région Centre et en Poitou-Charentes, des ripisylves ont été broyées pour faire de la plaquette ! Nous savons que la ressource sera insuffisante en Bourgogne en 2020, pour autant la régulation de la demande est-elle mise en place ?

De plus en plus, de larges étendues de résineux plantés en monocultures sont adaptés à subir l’assaut d’un système de plus en plus mécanisé qui met à blanc toute une colline en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire avec des abatteuses de 10 à 20 tonnes qui coupent , ébranchent , billonnent et empilent en une minute avec des conséquences désastreuses sur les sols, les chemins, les routes. Une coupe à blanc, sauf sanitaire, n’est pas l’ultime solution après une plantation équienne. Il est possible d’irrégulariser le peuplement ( méthode Pro Silva) en effectuant des éclaircies fortes pour permettre la régénération naturelle qui d’ailleurs prolifère dans un peuplement de douglas et favoriser le mélange sur le moyen et long terme . Cette méthode était préconisée dans la charte forestière du Parc Naturel Régional du Morvan afin de limiter les coupes rases des peuplements de douglas qui sont estimés à maturité.

Forêt de Montmain, propriété du Groupement Forestier de Sauvegarde des Forêts du Morvan

Ce n’est pas le douglas qui est en cause mais bien le mode de sylviculture qui s’y rattache. Lors du séminaire du Conseil Scientifique du Parc Naturel régional du Morvan le 9 juin 2011 , les scientifiques ont démontré les risques des plantations de douglas sur l’eau et les sols « le douglas promeut la nitrification et les nitrates ne peuvent être consommés par le système qui mal équilibré fait que le sol va relâcher de l’aluminium dans les eaux de drainage . La mise en andain des rémanents entraîne le raclage de la litière et l’élimination de 2 centimètres de sol appauvrissant sa fertilité ». Selon Jean-François Ponge spécialiste de la biologie de sols : « le raccourcissement des rotations sylvicoles, sélection d’essences à croissance rapide et exploitation totale des houppiers auront des effets pervers à long terme. Lorsque la croissance des arbres est lente, décomposition et altération compensent dans une certaine mesure l’appauvrissement des sols qui résulte de la croissance des arbres et ralentissent donc le phénomène d’acidification si la forêt est exploitée de façon raisonnable, c’est-à-dire sans excès. Toute accélération de la croissance et de l’exportation du bois (les deux vont de pair) va donc créer un déséquilibre, sauf sur les très bons sols (a priori plus propices à l’agriculture qu’à la sylviculture) et générer de l’acidité qui ne pourra plus être compensée. Les sols vont donc se dégrader et devenir de moins en moins productifs »

Or, La sylviculture naturelle propose de produire du bois à sa pleine maturité, en raccourcissant la durée de production tout en allongeant la révolution, en optimisant l’utilisation du sol sans l’appauvrir, et en utilisant des ressources naturelles, tout en minimisant les risques (vent, parasites...), les investissements, les frais inutiles, et ce pour une rémunération optimale du propriétaire. Et cela, en respectant simplement deux principes : la régénération naturelle et le chevauchement des générations.

Bien entendu, nous ne pouvons prétendre que toutes les forêts doivent être jardinées, mais pourquoi les alternatives à la futaie régulière ne sont-elles pas plus développées ? Nous constatons la dégradation constante des forêts : coupes à blanc, monocultures de résineux coupés de plus en plus jeunes, destruction des chemins et routes communales, dégradation du paysage et de la biodiversité, appauvrissement et dégradation des sols lessivés, pollutions des cours d’eau et apports sédimentaires, désertification des communes rurales avec la disparition des petites scieries.

Nous attendions de la loi sur l’agriculture, l’alimentation et la forêt (la LAAF) qui vient d’être votée, que les déclarations sur la multifonctionnalité des forêts et sur la biodiversité y soient inscrites. Nous demandions pour le moins qu’un volet environnemental soit intégré dans les documents d’orientation et pour les autorisations d’exploiter afin que les décisions du propriétaire collent au plus près du terrain, à la nature des peuplements, aux paysages à préserver, ainsi qu’aux sites NATURA 2000 et aux Trames Vertes et Bleues. Des documents existent déjà mais non opposables et peu ou pas utilisés. La sylviculture proche de la nature est pourtant développée dans d’autres pays comme la Wallonie, qui vient d’imposer la gestion des forêts publiques en futaie irrégulière méthode PRO SILVA et la Suisse qui interdit les coupes rases de plus de 4 hectares [1]. Pourrons-nous encore parler forêts dans quelques décennies lorsque, pour avoir du bois, les plantations d’arbres en rangs d’oignons déjà très présentes en Morvan auront remplacé toutes les forêts étagées et mélangées ? Les forêts morvandelles ne résisteront pas à cette évolution qui consiste à produire toujours plus, malgré le Parc Naturel Régional du Morvan et ses chartes forestières.

Nous sommes conscients des contraintes que la situation institutionnelle et financière de l’ONF impose à l’établissement en matière de performance économique et en particulier des conséquences que cela induit sur la capacité des personnels à surveiller convenablement les exploitations. Cependant, la politique de votre établissement apparaît de plus en plus, pour les populations, de nombreux élus et usagers, comme une volonté de produire toujours plus au détriment de la qualité de gestion. Ces évolutions contredisent la communication de l’ONF sur sa volonté de gestion performante en matière de biodiversité . Les forêts publiques doivent être exemplaires en matière de sylviculture écologique, qui est économiquement rentable, qui préserve la biodiversité, la qualité des sols, es paysages et permet de capitaliser et produire des gros bois de qualité. Malgré les critiques que nous pouvons avoir sur la gestion de certaines forêts communales ou domaniales, Il n’en reste pas moins que nous souhaitons que les forêts publiques soient plus nombreuses avec l’ONF comme gestionnaire .

Forêt d’Alligny, propriété du Groupement Forestier de Sauvegarde des Forêts du Morvan

La forêt est l’affaire de tous et les citoyens sont en droit de donner leur avis sur les politiques forestières. Il n’est pas besoin d’être un spécialiste pour comprendre combien elle est indispensable à notre bien vivre. Produire et vivre dans le respect de la nature, n’est-ce pas le défi qui nous est lancé aujourd’hui ? C’est en tout cas le défi du GFSFM (Groupement Forestier pour la Sauvegarde des Feuillus du Morvan), propriétaire actuellement de 230 hectares de forêts mélangées et étagées, gérées en futaie irrégulière selon les méthodes PRO SILVA.

Lucienne Haèse, Autun Morvan Ecologie

Pour en savoir plus :


[1Loi fédérale sur les forêts du 4 octobre 1991 Confédération Fédérale : art 22 1« interdiction des coupes rases et toutes le formes d’exploitation dont les effets peuvent être assimilés à ceux des coupes rases sont inadmissibles »

Messages

  • # Message posté le 29 janvier 2015
    En réponse à : Réponse d’Autun Morvan Écologie à Monsieur Caullet

    Excellent article qui souligne bien tous les enjeux d’une gestion forestière dont le rythme d’exploitation ne devrait pas être dicté par le marché mais tenir compte de la si belle complexité du vivant et de ses interaction. Oui la forêt est l’affaire de tous et il serait bon d’avoir des décisions ascendantes et pour préserver ce patrimoine et notre bien-être. Sensibiliser les citoyens dans un langage clair est très important.

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