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Entretien avec Jean-Yves Caullet, président du Conseil d’Administration de l’Office National de la Forêt

Jean-Yves Caullet est aussi député de la 2e circonscription de l’Yonne et maire d’Avallon

Publié par La rédaction

Le jeudi 20 novembre 2014

Mis à jour le 29 avril 2015

Entretien téléphonique du lundi 20 octobre 2014, enregistré, retranscrit par la rédaction de yonnelautre.fr, puis relu par Monsieur Jean-Yves Caullet. Vous pouvez réagir sur le forum ci-dessous.

Monsieur Jean-Yves Caullet, vous êtes le député de la 2e circonscription de l’Yonne, maire d’Avallon, président du Conseil d’Administration de l’Office National de la Forêt, nous vous remercions de nous accorder cet entretien, que nous voudrions consacrer à la question de la forêt. Sujet que vous connaissez depuis longtemps puisque vous avez été aussi Ingénieur agronome, Ingénieur du génie rural des eaux et forêts, avant de devenir Préfet. Lors d’un débat sur le volet forêt de la loi d’avenir agricole, sur le plateau de Terres d’info, au Salon international de l’agriculture 2014, vous avez déclaré qu’il « faut remplacer le plastique et le pétrole par le bois ». Qu’entendiez-vous par là ?

J’entends par là que le plastique et le pétrole sont l’un un matériau, l’autre un carburant, qui sont tous les deux issus de matière végétale, mais de matière végétale à des temps géologiques. Quand on utilise ces deux matériaux, on déstocke du carbone fixé par la végétation et on dégage le gaz carbonique que les plantes du carbonifère avaient emmagasiné, et on augmente les émissions de gaz à effet de serre et la concentration dans l’atmosphère en gaz carbonique ce qui aggrave le changement climatique.
Le bois, peut être utilisé aussi bien pour faire des matériaux, qui sont résistants, qui sont légers, tout à fait intéressants du point de vue de leurs qualités intrinsèques, ou on peut utiliser le bois comme combustible et à ce moment là on ne relargue que le carbone qui a été stocké par la forêt, le bois, pendant la croissance, ce qui fait qu’on ne déstocke pas, on est neutre du point de vue de l’émission de gaz à effet de serre, ce qui est préférable pour lutter contre le dérèglement climatique.

Ne devons-nous pas être vigilants sur le bilan carbone du bois-énergie, est-il si bénéfique par rapport au charbon par exemple ?

Par rapport au charbon et au pétrole, il n’y a absolument aucun doute. Puisque d’un côté vous allez relarguer du carbone qui était emprisonné, donc vous augmentez la quantité en circulation, alors que dans l’autre vous ne faites que remettre dans le circuit du carbone qui a été fixé dans la vie de l’arbre et qui sera refixé dans l’arbre qui le suit. La seule petite nuance qu’on pourrait apporter, si vous voulez, c’est que le bilan carbone doit se faire au niveau de la vie de la forêt, c’est-à-dire que si l’on déforeste comme cela se passe encore dans quelques états du monde, et bien là on déstocke, puisque la forêt n’est pas remplacée par de la forêt, mais dans nos forêts françaises, comme la surface forestière ne diminue pas mais augmente et qui sont gérées de façon durable, le bilan d’utilisation du bois, que ce soit en matériau ou en énergie est favorable du point de vue du carbone. Il faut optimiser son utilisation bien entendu.

N’y a-t-il pas pourtant un problème sanitaire de la combustion de bois, un danger lié aux poussières très fines ?

Effectivement le bois est un combustible qui n’a pas que des vertus et il faut faire très attention à sa qualité, notamment le bois doit être sec, et il faut faire attention aussi aux conditions de combustion, pour qu’il soit totalement brûlé et que les émissions de micro-particules soient réduites.
Si vous brûlez du bois mal séché dans une grande cheminée, complètement ouverte, vous n’avez pas un rendement excellent du point de vue l’émission de particules fines. Maintenant si vous brûlez du bois bien sec, dans un insert qui a le label « Flamme verte » par exemple, et bien à ce moment là vous avez une performance tout à fait correcte à cet égard.

Prenons la question du bois sciage. Quelle est la situation actuelle et quels sont vos objectifs ?

Dans les bois de sciage, vous avez deux catégories qui sont les bois feuillus et les bois résineux. Ce sont deux marchés, deux utilisations très différentes. En tout état de cause, le meilleur usage que l’on puisse faire du bois, dans la mesure où l’état des arbres le permet, c’est d’utiliser le bois en structure, pour construire, pour faire des meubles ou des maisons. Là, le carbone est stocké très longtemps. Comme vous le savez, la France est importatrice en bois de construction, pour deux raisons : parce que concernant le résineux, très utilisé en construction, et bien, la forêt française et les scieries françaises n’en produisent pas suffisamment, et donc nous importons. Concernant les feuillus, notre capacité de valoriser en construction est insuffisante, il y a donc une sous-mobilisation de la ressource de ce point de vue là.
Je dirai que nous sommes dans une phase où nous souhaitons, développer la valorisation des bois de France dans la construction. Or la construction bois se développe mais elle le fait avec trop de bois d’importation. Ce serait aussi utile de développer la valorisation des bois feuillus, parce que, à défaut, si les bois ne sont pas valorisés, pas exploités, nous ne bénéficions pas de ses différentes fonctions.

Après la mise à l’arrêt du projet Ercia dans la Nièvre, quelle politique mener du point de vue de la taille des entreprises et des projets d’exploitation ?

Je dirais que chaque projet peut avoir sa pertinence. Du point de vue industriel par exemple, on peut comprendre qu’une taille minimale soit nécessaire pour rentabiliser des investissements très lourds, une scierie c’est quelque chose de très lourd en investissement, en même temps il y a évidemment une compatibilité à avoir avec la ressource disponible.
En terme de marché classique, on peut penser que cela se résout par le prix : si vous avez un arbre à vendre et que personne ne veut l’acheter, il ne se vend pas, si vous avez quatre personnes qui veulent l’acheter, il se vend plus cher. Et il est vrai que de ce point de vue, on a souvent tendance à considérer que la mise à disposition du bois, au motif que la forêt publique y a une part importante, serait une sorte de décision d’ordre publique ou administrative, alors qu’en fait c’est aussi un produit qui a sa logique de marché. Les propriétaires, publics ou privés, mettent le bois à disposition des entreprises dès lors que le prix qui est payé est susceptible de payer l’exploitation, la remise en état, les travaux forestiers et de fournir une rémunération.
Donc de mon point de vue, la concurrence sur la ressource, doit se résoudre aussi par une certaine fluidité du marché où chacun doit bien savoir qu’il aura la ressource à sa disposition dans la limite de ce que la forêt produit à condition de bien vouloir l’acheter pour le prix qu’elle vaut.
En effet, je ne sais pas si vous avez remarqué, quand le sujet du bois vient sur la place publique, chacun parle en terme de quantité, « on n’en aura pas assez », « on en a trop », « on en veut plus », « il va en Chine, c’est à nous qu’il devrait revenir », on parle de quantité, personne ne parle de prix, c’est très curieux.
Actuellement, certaines scieries se plaignent que des bois sont exportés vers la Chine. Bien sûr ce n’est pas une nouveauté, cela fait trente ans que cela dure, par ailleurs, on a jamais vu un acheteur chinois à une vente de bois, donc les gens qui vendent aux chinois sont des gens qui l’ont acheté comme les autres, et bien souvent, parmi les scieries, certains ont aussi du commerce. Quand vous regarder la différence de prix, il s’en faut souvent de quelques euros le mètre-cube, donc encore une fois, n’ignorons jamais qu’un marché, c’est une quantité et un prix.

Cependant, quelques mots de votre part sur le projet Erscia ?

Le projet Erscia est un projet qui était sur la table au moment où j’ai rédigé mon rapport. Il a mis en lumière deux choses : d’une part une forme de compétition, entre l’usage du bois matériau et l’usage du bois énergie, et aussi le fait que le terme industriel était assez différent du terme forestier ; c’est-à-dire que sur la ressource, quand vous dites à un industriel « dans quinze ou vingt ans, il y aura un souci », vous lui parlez quasiment d’une autre galaxie, alors que pour un forestier, quinze ou vingt ans, c’est déjà écrit. Le risque de projets qui arrivent comme cela sur une logique industrielle sans avoir intégré en même temps la logique forestière, c’est qu’on pourrait dire « soyons libéraux, après tout celui qui paiera le mieux auront la ressource ». C’est d’ailleurs ce qui peut expliquer en partie le fait que dans les industriels existants un projet nouveau n’est pas très bien accueilli en général. Mais si on analyse les choses de ce simple point de vue là, on aurait pu dire aussi du point de vue forestier, « Un client de plus, cela va permettre une meilleure valorisation des bois, et donc finalement de meilleurs investissements pour la forêt de demain. »
Mais nous ne sommes pas naïfs, nous savons très bien que quand une pression supplémentaire arrive en terme de concurrence sur la ressource, il y a surtout un risque, c’est celui de raccourcissement de la période d’exploitation, qui empêche d’atteindre l’optimum de la sylviculture. Autrement dit quand vous avez deux consommateurs au lieu d’un, ce qui se produit n’est pas tant que le prix augmente, ce qui risque de se produire c’est qu’on coupe tous les quarante ans au lieu de tous les soixante ans, pour sortir plus de bois sur une même période, avec une mise en cause du long terme. C’’est ça qu’a mis en lumière le projet Erscia. Par ailleurs, si vous vous souvenez du dossier, il y a eu énormément de contestation sur l’endroit où était prévue l’implantation industrielle, au moins autant que sur le plan de la ressource industrielle et forestière.
S’il n’y avait que l’aspect industriel et ressource, on peut penser que la question se serait réglée différemment.

Pour rester local et pour passer au bois énergie, pourriez-vous nous donner votre point de vue à propos de la centrale bois prévue à Tonnerre. Centrale qui doit fabriquer de l’électricité dont le rendement final serait très faible (de 25 à 30%). Que pensez-vous de ce type de projet ?

Tout d’abord le chiffre de rendement que vous annoncez, très sincèrement je ne le connais pas et je ne sais pas à quoi il se rapporte, donc j’ai du mal à le commenter. La meilleure valorisation énergétique de la biomasse est quelque chose de tout à fait fondamental pour le futur mix énergétique français et européen. Il faut insister sur ce point.
Par ailleurs, la pertinence de l’utilisation du bois-énergie, découle de la nature du bois que vous utilisez dans le projet.
Vous avez les produits d’exploitation forestière qui sont des produits fatals, dont on ne peut rien faire d’autre, une fois le renouvellement de la litière forestière assuré que de la valorisation énergétique. Il serait dommage de ne pas utiliser cette ressource. Vous avez d’autre part les sous-produits du bois, sciures, copeaux, délignures, dosses dont la valorisation énergétique est également vertueuse. Quand il s’agit de bois de première intention, c’est-à dire de bois que l’on récolte exclusivement aux fins énergétiques, il faut bien entendu être certain qu’on aurait pas pu en faire autre chose, car il vaut mieux utiliser le bois en terme de structure que directement en énergie. Ceci étant, les forêts du plateau tonnerrois ne sont pas d’une très grande productivité en bois d’œuvre, et on peut tout à fait imaginer que pour une partie d’entre elles tout au moins, une exploitation raisonnée du point de vue énergie, soit pertinente. Ces projets doivent être dimensionnés à la ressource disponible, et sincèrement le projet de Tonnerre se situe dans une région où il y a de la ressource disponible.

N’y a-t-il pas conflit d’usage ou un conflit de vision de développement entre des de projets comme celui de Tonnerre et le fait que l’on pourrait développer des petites chaufferies locales qui fabriquent de la chaleur (près de 80 % de rendement (voir le modèle autrichien, comme à Tramayes en Saône et Loire) ?

Tous les modèles sont tout à fait imaginables, ils peuvent être compatibles voir complémentaires. A partir du moment où on considère que l’exploitation du bois en tant que ressource d’énergie est pertinente, il faut dimensionner les projets en fonction des opportunités de ressource et d’utilisation.
Si vous êtes dans une ville où il y a un réseau de chaleur par exemple, ça peut être très intéressant de faire de la cogénération à cet endroit-là de façon relativement centralisée, parce que vous avez l’opportunité de rentabiliser à la fois la production d’électricité et en même temps de valoriser la chaleur, ce qui fait que votre rendement thermique va augmenter.
Cependant la ressource bois est d’autant moins coûteuse à mobiliser qu’on l’utilise en proximité de son lieu de production. Donc les chaufferies de taille moyenne situées en sortie de massif, dans des localités petites ou moyennes, sont aussi très pertinentes.
Je sais bien qu’en France on a tendance à considérer que tout ce qui est gros est méchant, tout ce qui est petit est gentil. Il ne faut pas voir les choses de cette façon simpliste. Vous avez des petits projets qui sont très pertinents, il peut y en avoir qui sont peu pertinents. Vous avez des gros projets qui peuvent être intéressants, vous en avez des gros qui peuvent être en fin de compte moins pertinents.
Ce qui s’est passé historiquement, c’est que les énergéticiens sont arrivés sur le marché du combustible bois avec une logique industrielle et avec des chiffres très globaux en tête « il y a x dizaines de millions de m3 qui ne sont pas valorisés, voilà un combustible pas cher, on va donc faire du chauffage bois. » On est en train de sortir petit à petit de cette perturbation causée par des projets venus d’un autre monde que celui de la forêt. Mais à mon avis, on n’a de loin, pas dépassé les équilibres globaux admissibles pour la forêt de France, parce qu’il y a aussi une autre ressource qu’il ne faut pas négliger, c’est le bois de recyclage, qui dans sa deuxième ou troisième vie peut être valorisé énergétiquement de façon tout à fait pertinente sans peser sur la ressource.

Le dérèglement climatique a-t-il déjà des effets sur la forêt française et l’ONF s’y prépare-t-elle ?

Bien-sûr ! Les scénarios du GIEC portent sur quelques dizaines d’années, et pour un forestier, c’est déjà hier. Donc oui, nous y réfléchissons, nous y pensons dans la gestion de la forêt publique, avec le concours bien entendu des chercheurs, de l’INRA, de l’inventaire forestier national qui est maintenant au sein de l’IGN, pour essayer d’anticiper les situations à risque, éviter de développer tel ou tel type de sylviculture ou telle ou telle essence dans un endroit où elle serait fragilisée. Il faut savoir qu’en l’occurrence, les certitudes sont peu nombreuses, et que nous essayons surtout d’anticiper en termes de sécurité.
Je vais vous prendre un exemple tout simple : en matière de résineux, l’épicéa est un arbre plutôt nordique et qui descend vers le sud, en Europe, donc plus vous allez vers le sud et moins vous êtes en altitude, plus l’épicéa est en limite de sa zone normale, et plus il va être sensible à un réchauffement.
Donc si on veut anticiper un éventuel risque, dans cinquante ans, soixante ans, on va éviter de développer l’épicéa aux confins de sa zone optimum, on va le conserver dans sa zone optimum mais en bordure de cette zone on va commencer à réfléchir pour savoir si on ne peut pas essayer de mettre quelque chose d’autre. Cela peut être le sapin, car le sapin lui, c’est un méridional qui remonte, c’est à dire que plus vous allez vers le nord, plus le sapin est à sa limite de propagation, donc le sapin en cas de réchauffement devrait mieux résister.
Voilà le type de réflexion à vingt, trente, quarante ans, qu’on peut mener : sur un sol filtrant, susceptible d’être touché par des épisodes de sécheresse répété, on va éviter de développer, soit par sylviculture, soit par plantation, des essences dont on sait qu’elles sont sensibles au stress hydrique.
On évite les positions limites, parce que les positions limites seront les premières à être impactées.
Voilà comment nous nous préparons à ce changement, à ce bouleversement.
Et puis il y a évidemment autre chose, c’est l’aspect tempête. Car je vous ai parlé de l’aspect sécheresse et température, mais on peut imaginer que des épisodes de tempête tels que l’on en a connu viennent à se multiplier. Là aussi, on essaie de mettre en place des sylvicultures qui rendent la forêt moins sensible à ce type d’épisodes.

Lors d’un Débat sur le volet forêt de la loi d’avenir agricole, sur le plateau de Terres d’info, au Salon international de l’agriculture 2014, vous avez déclaré : « Nous (les planteurs de bois) voulons être l’avant-garde de la société dans la lutte contre le dérèglement climatique ». Vous pourriez commenter ?

Oui tout à fait. La forêt, tout simplement par la photosynthèse stocke le carbone. Elle réduit le gaz carbonique avec l’énergie de la lumière et en fait des chaînes carbonées hydrogénées, c’est-à-dire du bois. Donc, la forêt stocke du carbone. Ceci étant, si vous la laissez vieillir naturellement, les arbres tombent et les dégradations qui conduisent à la constitution de l’humus, on relargue du carbone sous forme de méthane.
Donc la forêt qui vivrait naturellement, sans bouger, elle serait neutre par rapport à l’émission de gaz à effet de serre. Mais une forêt qui est exploitée raisonnablement et durablement, tout le bois que vous mettez dans des planchers, dans des meubles, dans des poutres, dans des ossatures bois, et bien ce carbone-là est fixé pour tout le temps que ces objets dureront. Et pendant que vous fabriquez ces objets, la forêt repousse, refixe du carbone, c’est donc en ce sens que l’utilisation du bois est vertueuse pour le climat. Et c’est pour ça que les forestiers qui sont les garants d’une production durable se sente concernés, ils le sont d’ailleurs, et soient reconnus comme l’avant-garde en matière de changement climatique. Et de plus, comme je vous le disais tout à l’heure, en première intention ou en recyclage, l’utilisation du bois en combustible évite l’utilisation des énergies fossiles. Dans les deux cas donc, comme matériau ou comme combustible, l’utilisation rationnelle du bois est vertueuse pour lutter contre les dérèglements climatiques.

Cependant si les enjeux de réchauffements deviennent très importants, comment la forêt française, - j’ai bien entendu, il faut qu’elle soit bien entretenue, il faut qu’elle soit exploitée raisonnablement -, comment pourrait-elle faire face à cet emballement climatique ? Cela voudrait dire qu’elle puisse augmenter considérablement ses capacités de stockage du CO2 ?

Tout d’abord, la forêt française, n’est pas en réduction, elle est même en accroissement. Nous sommes loin de valoriser l’accroissement naturel de la forêt. On en utilise environ une moitié. Pour de nombreuses raisons, parce qu’il y a des forêts difficilement accessibles, parce qu’il y a des forêts protégées, par exemple. Donc, il y une marge d’utilisation supplémentaire de bois, sans mettre en cause le caractère permanent de l’espace forestier français. Nous ne sommes pas dans une thématique de déforestation, l’équilibre, sur l’espace forestier est même surabondant. Nous pouvons donc optimiser l’utilisation du bois parce qu’il est vertueux du point de vue du climat.
Par ailleurs, il y a aussi un travail d’adaptation de notre forêt au changement climatique, car, comme vous le savez, il y a d’ores et déjà des évolutions climatiques sur lesquelles nous savons que nous ne pourrons pas revenir. Nous pouvons éviter des dérèglements encore plus graves, mais il y a une partie du réchauffement qui est malheureusement déjà inscrite. Et de ce point de vue là, la forêt, pour continuer d’être efficace, doit s’adapter, par la sylviculture, sur le choix des essences, parce que quand vous plantez un arbre pour quatre-vingts ans, il faut quand même espérer qu’il ne soit pas mort au bout de trente-cinq ans.

Autre problème très sérieux : les tassements des sols forestiers du fait de l’utilisation d’engins de plus en plus lourds pour augmenter la productivité (notamment pour l’abatage). Ces tassements qui se généralisent vont provoquer une baisse des capacités de stockage en eau des sols, or c’est un facteur primordial pour la résistance des forêts au changement climatique. Que faire ?

Dans tout ce que vous évoquez, il y a beaucoup de vrai, mais la conclusion statistique que vous en tirez est un peu forcée. Un sol forestier est en général un sol fragile, contrairement à ce que l’on peut penser. C’est un sol sensible au tassement. L’exploitation forestière n’échappe pas par ailleurs à la recherche qui concerne toutes les activités humaines, à savoir fatiguer moins les hommes. Les métiers de forêt sont dangereux et pénibles, donc la mécanisation est légitime.
Alors une des solutions consiste à éviter de passer partout, avec n’importe quels engins dans n’importe quelles conditions.
Donc vous avez le choix de la période, plus le sol est humide, plus il est sensible, moins il est pertinent de faire des travaux en forêt. C’est déjà une première précaution que de n’intervenir en forêt que dans les conditions les moins défavorables au sol. Par ailleurs, vous avez la technique qui consiste à cloisonner la forêt, les engins vont passer à certains endroits, et pas à d’autres. On fait une certaine « part du feu », c’est-à-dire que tous les vingt mètres ; il y a une zone de passage d’engin où on accepte un tassement, pour préserver le sol partout ailleurs où les engins n’interviennent pas.
Ensuite, il ne faut pas rechercher le gigantisme à toute force. C’est un peu comme en agriculture, la course à la puissance des tracteurs. On laboure de plus en plus profond parce qu’il y a des semelles de labour qu’il faut briser. On s’aperçoit que plus le tracteur est puissant, plus on laboure en période humide, plus son crée une semelle de labour profonde, plus il faut encore plus puissant pour la casser. Le plus simple aurait été sans doute d’utiliser des tracteurs moins lourds et moins puissants dans des conditions moins dégradantes de sortes que la semelle de labour apparaisse moins vite.
C’est exactement la même chose en forêt, il faut éviter la course à la puissance, en tenant compte de la nécessité néanmoins d’épargner la peine de travail des hommes par une mécanisation rationnelle. Il faut cloisonner pour pas que les engins ne passent partout en forêt, sinon au risque de dégrader l’ensemble. En même temps, il faut éviter aussi de voir en tout engin forestier la pire des abominations. Il y a en France, c’est vrai, une mécanisation qui se développe, néanmoins elle reste aussi relativement encadrée par des règlements, de textes qu’il faut savoir faire respecter.
Quant à la ressource en eau, bien sûr, le tassement entraîne un ruissellement mais j’aurais plus tôt tendance à voir les conséquences du tassement en termes botaniques (le tassement perturbe la végétation), plutôt qu’en termes d’évolution directe et mesurable de la quantité ou la qualité de la ressource en eau.
Bien entendu, il y a toujours des situations particulières.
Pour résumer : oui il faut mécaniser, car on ne peut plus faire tout à la main, on n’est pas au XVIII° siècle, il ne faut pas mécaniser de façon outrancière, et il ne faut pas utiliser les machines dans n’importe quelles conditions.

Que pensez-vous de la qualité des exploitations dans les forêts publiques, notamment en modes d’exploitation (prélèvements progressifs ou coupes à blanc) , qu’est-ce qui est recommandé, quel est l’état des choses à ce niveau-là ?

L’état des choses d’aujourd’hui résulte de ce qui s’est fait il y a un siècle dans la forêt.
Quand une parcelle a été plantée ou cultivée pour être une forêt équienne, il y a fort à parier que son exploitation se fera sous la forme d’une coupe à blanc, parce qu’à un moment donné, la maturité des arbres arrive pour tous en même temps. En particulier dans le Morvan, beaucoup de gens s’émeuvent des coupes à blanc, je les comprends, mais en même temps, la plupart des parcelles dont il est question ont été plantées et cultivées pour qu’il en soit ainsi.
Donc si nous voulons que la forêt de demain, que nous ne connaîtrons pas de notre vivant, soit différente que celle que nous exploitons aujourd’hui, et dont les auteurs ne sont plus de ce monde, il faut procéder de façon un petit peu différente. Cela fait maintenant des décennies que la forêt est cultivée de façon différenciée. Évidemment cela ne se voit pas beaucoup, parce que chacun d’entre nous dans son existence ne voit que peu de forêts, celle qui nous entoure, et nous la voyons pendant la période de notre existence qui est très petite par rapport à celle de la forêt. Les forêts sont exploitées, cela existe encore, en taillis sous futaie - qui est un mode d’exploitation qui remonte à l’Ancien Régime - ou sous forme de futaie régulière, ou en parquets, ou sous forme de forêt jardinée. Chacune de ces pratiques peut être pertinente. Ca dépend des surfaces, de l’état de la forêt au moment où on la considère. Donc les choses évoluent, se diversifient, et peu à peu, il n’y a plus un modèle unique qui serait la panacée. On ne va plus considérer que la futaie régulière est la seule solution pour exploiter la forêt, pas plus d’ailleurs la futaie jardinée serait la seule exploitation possible. Souvent on les oppose, futaie régulière-coupe rase-grande exploitation, futaie jardinée –petite exploitation douce, je pense qu’il n’est pas rationnel de classer les choses comme cela.
Dans certains sols, dans certains endroits, pour certaines essences, chaque pratique a sa vertu, ce qui est essentiel à mon avis, c’est que la pratique soit durable, c’est à dire qu’elle assurera à terme la pérennité forestière.
Je pense que c’est la variété, l’adaptation, le choix des propriétaires qui fait que le mode d’exploitation est pertinent ou non, plutôt qu’un choix dogmatique qui dirait « c’est comme ça qu’il faut faire », partout en France.

Est-ce que vous pourriez nous expliquer ce que sont les « contrats d’approvisionnement » à l’ONF et ce qu’ils apportent ?

Oui, bien sûr. Le plus classiquement, la vente des bois en forêt publique se fait sous la forme d’adjudication. Donc ce sont des enchères où l’on vent le bois, on le vend sur pied ou on le vend façonné, et les prix sont susceptibles de varier en fonction des marchés. Ça peut être très intéressant. Ça dépend de quel côté vous vous trouvez. Quand vous êtes acheteur et que les prix sont bas, vous trouvez cela très bien. Quand vous êtes vendeur et que les prix sont hauts, vous trouvez que c’est très bien. C’est une situation qui rappelle un peu celle des marchés aux bestiaux, ceux des fruits aux légumes avant l’organisation des grands marchés nationaux. Mais vous ne savez jamais les quantités et les prix que vous allez rencontrer. Donc pour un industriel, ou un artisan, ou tout utilisateur de bois, qui a besoin d’une forme d’assurance en quantité et en qualité, avec une prévision possible du prix, ce mode de vente n’est pas le plus adapté.
Donc le contrat, est une méthode qui permet d’assurer une quantité, sur plusieurs années, à un prix régulé. Évidemment c’est moins intéressant pour le vendeur quand les prix augmentent fortement, il pensera « J’ai passé un contrat, je vends moins cher que ce j’aurais pu en tirer cette année aux enchères », mais a contrario, quand les prix s’effondrent, il pourra dire « Je m’en tire bien, grâce au contrat je vends à un prix raisonnable ». Pour l’utilisateur, c’est la même logique à l’inverse, « Je suis assuré de mes quantités. De temps en temps, je peux avoir l’impression d’acheter un peu cher », mais l’année suivante quand les prix remontent… C’est une manière de réguler, de rationaliser et aussi peut-être de donner une plus grande lisibilité à l’exploitation forestière, donc une plus grande régularité, c’est un facteur de stabilisation.

Quand vous avez pris la présidence de l’ONF, vous avez trouvé une situation avec la suppression de 10 % des effectifs de fonctionnaires d’ici 2016, ceci après la perte de 40 % des emplois depuis la fin des années 80, l’ONF pourra-t-elle continuer à assumer quand même à l’ONF toutes ses missions ?

Nous allons en reparler bientôt, puis que, comme vous le savez, la renégociation du contrat de perspective et de performance a été avancée d’un an. Aujourd’hui, nous avons 9000 emplois à l’ONF, 6000 fonctionnaires, 3000 de droit privé. Il a été constaté à de nombreuses reprises, qu’il fallait garantir un maillage territorial. Comme la densité de forêts publiques est très différente d’un endroit à un autre, ça veut forcément dire qu’à certains endroits ce maillage territorial a un coût relatif à l’hectare plus important car il porte sur une surface de forêt publique moins grande. Ça, c’est quelque chose d’admis. On ne peut pas indéfiniment diminuer les effectifs de l’office sauf à entamer sa présence sur le terrain.
Ensuite, je pense qu’il faut regarder dans quelles conditions les missions sont exercées, de façon à ce qu’on ne fasse pas peser sur les agents, une sorte de double-contrainte : celle des effectifs qui se sont amoindris et celle de missions qui resteraient inchangées voire augmentées. La réflexion va porter, sur ce point, j’ai le sentiment qu’un équilibre est possible. Le gouvernement avait déjà acté qu’à la fin du Contrat d’Objectif et de Performance qui était prévu en fin 2016, les perspectives budgétaires permettaient la stabilité des effectifs. C’est important, parce que cela voulait dire que l’État reconnaissait que nous n’étions pas sur une ligne indéfiniment réductrice en terme de nombre d’emploi.
A partir du moment où on va renégocier avec un an d’avance, cela veut dire que l’année 2016 n’est pas écrite, ce qui est une bonne chose. Ça permet de rediscuter, sur la base des missions, sur la base de l’organisation, sur la base également de l’évolution des carrières et de la pyramide des âges. Donc il faut négocier avec l’État, l’idée que d’une part on ne peut pas descendre en-dessous d’un certain effectif sauf à mettre en cause la réalité de la gestion de la forêt publique, on n’est pas loin de ce point, les tensions qu’il y a en interne le montrent bien. En même temps regardons comment les années qui viennent vont faire évoluer, les effectifs et recrutons des jeunes. Il ne faudrait pas que structurellement on ait affaibli les différentes classes d’âge des personnels. Il faut trouver un rythme régulier de recrutement et de départs en retraite, en terme de masse salariale, pourrait coûter moins cher avec un effectif maintenu.
Il faut faire partager le fait qu’on a une situation historique transitoire au-delà de la quelle on peut passer, pour imaginer la structure de l’ONF, pérenne, de demain.
Il y a des contingences budgétaires, nous y faisons face. En même temps, les perspectives du marché du bois sont meilleures depuis un an et continuent de s’affermir, donc cela devrait nous permettre une négociation constructive.

Depuis 2005 il y a eu 24 suicides reconnus officiellement imputés aux conditions de travail. Est-ce vous êtes sensible à ce problème-là, est-ce que vous avez des alternatives ?

Est-ce que je mériterais d’être interviewé si je vous répondais que je ne suis pas sensible à ce genre de situation ? Bien entendu j’y suis sensible, toute la maison y est sensible, à tous les échelons de la hiérarchie, et les autorités de tutelle bien évidemment également.
Donc après ces événements traumatisants il y a eu un certain nombre de travaux menés en interne qui ont mis en lumière beaucoup de choses, qui ont conduit à proposer une réorganisation.
Nous avons déjà fait quelques pas, mais nous savons que malgré tout, il y a quand même un seuil d’effectif en-dessous duquel il ne faut pas descendre sans remettre en cause les missions. Tout le monde est d’accord pour dire qu’on arrive à ce stade et que le risque principal à éviter, c’est de remettre en cause la nécessité d’un outil public pour gérer la forêt publique. Or politiquement, personne ne remet cela en cause, ça été réaffirmé au plus haut niveau de l’État et cela constitue un cadre clair pour l’avenir.
Nous engageons nos négociations dans une situation qui est relativement tendue mais qui est aussi constructive. Je ne doute pas que l’on puisse parvenir à donner aussi une perspective de stabilité et de progrès. Ce qui a beaucoup éprouvé les personnels, ce sont les multiples réorganisations. Il y a eu la mise en œuvre d’une organisation matricielle, la création des agences travaux, tout cela en même temps et à peine était-ce fini, que pour des raisons budgétaires, il fallait revoir ce que le COP nous demandait, il fallait sortir plus de bois, avoir moins de personnel, et déjà on doit le renégocier...
Ce sentiment d’instabilité est fort, et il faut que la future négociation nous sorte de cette réorganisation permanente, que le modèle mis en place soit un modèle de stabilité et de progrès.

Avez-vous plaisir à présider ainsi le Conseil d’administration de l’Office National de la Forêt et quelle empreinte aimeriez-vous y laisser ?

Le mot « plaisir » qui peut apparaître un peu égoïste n’est pas celui qui me vient spontanément à la bouche. Ce que je ressens, au niveau de l’Office, c’est d’abord une responsabilité, un vrai partage, un enjeu qui dépasse les enjeux politiciens, les échéances électorales. Ça, quelque part, ça donne une respiration différente, ça vous donne l’impression qui je crois justifiée, de ne pas travailler dans le court terme. Je dirais que j’apprécie beaucoup cette responsabilité, que je rencontre dans cette responsabilité des gens, qui sont des gens compétents, motivés, mobilisés, passionnés, parfois aussi mobilisés, mais en tout cas pas atones, qui n’abandonnent pas, qui sont les héritiers d’une histoires et les préparateurs d’un avenir. Ce qui frappe la passion qu’on peut mettre collectivement dans notre mission. Plutôt que le mot plaisir c’est le mot passion que je retiendrais.
J’aimerais pouvoir être l’artisan d’une période de stabilité, de progrès et de modernité.
L’Office aura 50 ans l’année prochaine et je voudrais pouvoir me dire que j’ai contribué à préparer les cinquante prochaines années d’innovation et de modernité d’une gestion publique durable des forêts publiques de mon pays.


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