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Ce qui a changé à l’EHPAD de MAILLY le Château APRES six semaines de COVID 19

Un témoignage du Docteur Pierre JEANNIN, Médecin coordinateur

Publié par Docteur Pierre JEANNIN

Le mercredi 13 mai 2020

Mis à jour le 14 mai 2020

Information importante de la rédaction : ce témoignage du Docteur Pierre Jeannin, médecin coordinateur à l’EHPAD de MAILLY-le-Château, était initialement destiné à l’Yonne Républicaine, qui n’aurait finalement pas souhaité le publier. Apprenant cela, valleeducousin.fr, en tant média local citoyen et indépendant, a immédiatement proposé de le diffuser. Merci de transmettre le lien autour de vous.

Ce qui a changé à l’EHPAD de MAILLY-le-Château APRES six semaines de COVID 19 ?

Beaucoup de choses…

La seule réunion autorisée au tout début : avant tout des DEVOIRS

Je me souviens d’avoir participé à la seule réunion autorisée au tout début (parce que « déconfinée ») organisée par la Directrice et :

  • avoir dit que l’établissement était jusque-là épargné par le virus (il l’est toujours…), qu’il ne pouvait venir que de l’extérieur et qu’à ce titre, tout le personnel devait respecter avec vigilance les gestes barrière et le confinement chez eux et rapporter à la Directrice les cas suspects de leur entourage ;
  • avoir dit qu’il s’agissait d’une guerre d’un genre nouveau parce qu’avant tout psychologique contre un ennemi invisible (rapportant les seuls propos intéressants du Président Macron répétés six fois) ; certaines soignantes ne semblaient pas en être conscientes mais, tenaillées par la peur, quelques nuits courtes ou blanches, ont dû leur faire comprendre a postériori,le tragique de la situation ;
  • avoir dit que la peur était légitime, que c’était un moyen de défense qui permet de gérer les émotions, de convoquer la RAISON et de prendre des précautions, que la panique était en revanche déraisonnable et demandait une aide psychologique ; que seule l’évolution vers un vrai état anxiogène chronique, une vraie dépression méritaient un arrêt de travail ;
  • qu’à ma grande surprise aucune question ce jour-là (ni après) sur le droit de retrait n’avait été posée et j’ai eu le sentiment d’avoir devant moi une équipe de vrais soignants et soignantes. J’aurais rappelé s’il l’avait fallu la législation du droit du travail « HOSPIMEDIA » que « l’exposition des soignants au COVID 19 ne suffisait pas pour autoriser un droit au retrait et que seul le personnel exposé de manière active au virus circulant doit bénéficier de mesures de protection renforcée ».

Donc, avant tout, des DEVOIRS et (des droits très limités) et sinon, à mon avis, il faudrait songer à changer de métier… 

Ce que j’ai très vite compris, dès le début

Face à cette équipe combattante, j’ai très vite compris, dès le début :

  • que ma présence matin et soir, tous les jours de la semaine était indispensable pour être à la hauteur de l’enjeu et partager la galère de l’équipe ;
  • qu’avec la Directrice et l’infirmière-cadre, en debriefing journalier, nous devions rétablir (ce qui n’avait pas été fait à l’échelon national) une frontière en interdisant toute visite et nouvelle admission de résident quelles que soient les pressions familiales ou hospitalières). La Directrice a pris ces mesures bien avant l’apparition des décrets (elle essuiera beaucoup de récriminations familiales) ;
  • que dans le même esprit, après réflexion, je devais assurer la totalité de la polypathologie des 70 résidents avec l’aimable autorisation des quatre médecins intervenant dans l’établissement pour deux raisons : les soulager dans leur travail et éviter encore toute entrée potentielle du virus dans l’ EHPAD ( les médecins et les soignants sont, malgré les infinies précautions qu’ils prennent les moins confinés du monde et les plus exposés au COVID 19 : en témoigne le nombre important de malades et de morts parmi cette population) ;
  • que j’étais là aussi pour apporter un soutien psychologique dans la peur ambiante, les moments de panique et les fausses informations et qu’à ce titre, je me garderai bien de prendre le relais (sous peine de mettre un nez rouge) des informations télévisées ou des réseaux sociaux.
  • que je devais m’astreindre à demander une biologie sanguine devant tout symptôme même banal, (l’hémogramme permettant de faire un premier tri entre « le bactérien et le viral » ;
  • que mon projet de sonorisation de l’unité Alzheimer allait passer au second plan en prenant du retard et qu’il n’aurait pas la rigueur scientifique d’évaluation prévue par le designer sonore et l’étudiante en Master 2 ( impossibilité d’avoir un groupe témoin dans un autre EHPAD).

Toutes ces bonnes résolutions suffiront-elles à nous préserver encore ? (convoquons aussi la chance…).

Le changement le plus important, c’est l’émergence d’une ÉQUIPE SOUDÉE

Finalement, le changement le plus important, c’est l’émergence d’une EQUIPE SOUDEE qui apparaît, contente de conserver un travail quand tant d’autres n’en ont plus, d’être relativement « déconfinée » quand tant d’autres sont complètement isolés, de se retrouver chaque matin s’enquérant de la santé de l’autre ; des tutoiements échappent, la hiérarchie s’émousse, des blagues, de l’humour (noir parfois), quelques mots d’esprit osés viennent pimenter le quotidien et chasser une lassitude passagère ; une maxime journalière, dynamisante, s’inscrit sur le tableau d’affichage. Bref, une amitié naît dans l’adversité !

Je rends hommage à tout le personnel soignant, aides-soignantes, auxiliaires de vie ou non soignants (agents d’entretien, techniciens, personnel d’API (serveuses et cuisiniers) qui font partie de l’équipe et qui trouvent dans les difficultés (résidents confinés et servis dans leur chambre) un regain de dignité et de respect (jamais sous-estimé pour ma part).

Un hommage particulier à ma « garde rapprochée » qui stimule ma mémoire après cinq années de retraite. Hélène, la cadre de santé, les infirmières et l’infirmier (Océane, Annabelle, Claire, Thomas, célibataire qui attend avec impatience le 11 Mai…).

Bref, c’est l’adversité et les difficultés qui donnent le prix aux choses et font naître une amitié.

Je rends grâce à Corinne Fauconnier, directrice de l’EHPAD, pour ses mesures draconiennes et anticipées de confinement interne pas toujours comprises par les familles…

Je remercie aussi le docteur Corazza, médecin à l’ARS qui répondit à tous nos mails et qui a su débrouiller l’avalanche de consignes journalières pas toujours claires et parfois contradictoires…

Je pense également aux résidents qui ne comprennent pas le confinement car la plupart d’entre eux n’ont pas peur du virus et puis « quand on a connu la guerre, on n’a plus peur de rien » … les syndromes dépressifs et les troubles du comportement s’accroissent.

Je reste dubitatif sur le côté totalement positif du droit aux visites familiales désormais autorisé et limité sur la demande du résident, quand une plaque de plexiglas interdit le fait de se serrer dans les bras ou quand un masque cache les émotions et la relation. L’entrevue furtive déclenche souvent aussi des frustrations de deux côtés.

Après avoir trempé ma plume dans le miel, j’aimerais la tremper dans le fiel

Je ne voudrais pas terminer mes propos lénifiants en laissant croire que finalement tout va bien, sans me poser la question : comment en sommes-nous arrivés là ?

Après avoir trempé ma plume dans le miel concernant le personnel, j’aimerais la tremper dans le fiel, heureux d’apprendre que le médecin généraliste a absolument une place centrale dans la prise en charge du COVID 19 après avoir détruit cette base médicale dans nos campagnes.

Un fiel qui m’empêche d’apprécier pleinement les applaudissements du vingt heures tant ils m’apparaissent suspects d’innocence et d’un manque d’analyse. Retransmis fidèlement et béatement sur des ondes réjouies de montrer des mines contentes, s’adressant à des soignants qui devraient l’être en avalant ce petit réconfort vespéral !

Beaucoup de soignants ressentent peut-être une certaine reconnaissance (gageons qu’elle sera vite oubliée alors qu’elle devrait perdurer même en temps normal…) mais éprouvent comme moi un « je ne sais quoi » de rancœur et d’amertume que ces applaudissements faciles ne suffisent pas à apaiser à moins que le bruit des casseroles (au sens métaphorique du terme) ne vienne les couvrir.

Lorsqu’une catastrophe prévisible est largement aggravée par une incurie d’état...

Lorsqu’une catastrophe naturelle survient d’une façon imprévisible, il n’y a plus qu’à subir et il convient de ne pas chercher à culpabiliser quelqu’un mais quand une catastrophe prévisible est largement aggravée par une incurie d’état, nous ne sommes plus du tout dans le même cas de figure !

Non, Monsieur Finkielkraut, je ne tombe pas dans un populisme pénal mais dans une citoyenneté pénale capable de raisonnement et de jugement et j’attends les procès de l’après-guerre tout comme pour le scandale du sang contaminé de 1985.

PAN et MANU

Finalement deux mots suffisent pour expliquer les erreurs commises dès le départ : PAN et MANU

  • PAN : partout PANDEMIE : épidémie mondiale.
    Un médecin chinois l’avait annoncé trois mois avant (condamné pour cela puis décédé du COVID 19.)
  • MANU - MANU porté : porté par les individus (et particulièrement les mains.) Totalement différent d’AERO porté.

Voilà donc les deux caractéristiques de ce virus qu’il fallait seulement prendre en compte dès le départ ; lorsque notre Président « médecin » disait il y a deux mois : « le virus n’a pas besoin de passeport pour traverser les frontières » : la messe était dite ! Rien n’avait été compris !

Ses conseillers médicaux n’ont pu lui dicter cette grossière erreur initiale même si l’on peut par la suite leur reprocher quelques errances de prise en charge face à une nouvelle maladie …

Premièrement : le virus allait venir.

Deuxièmement : il passerait à des endroits précis : ports, aéroports, routes frontalières et vallons profonds des Alpes et des Pyrénées, là où se trouvaient les postes frontières. Il fallait confiner le PAYS il y a deux mois en fermant les frontières !

On peut comparer et s’apercevoir que les pays qui l’ont fait s’en sortent mieux que nous.

Que n’a-t-on entendu...

  • que l’Europe serait épargnée ;
  • qu’il s’agissait d’une grippe virale comme chaque année (Mr Cymes) ;
  • que nous étions en guerre, que les armes (les masques, le gel, entre autres viendraient après), que les études étaient en cours , que les petits enfants asymptomatiques étaient contagieux puis finalement non ;
  • que l’Europe n’était plus épargnée mais qu’on maintenait les élections municipales ;
  • puis que nous étions contaminés mais qu’il fallait laisser les frontières ouvertes ( réunion des évangélistes, match France- Italie, etc ) ;
  • puis finalement, confiner individuellement ;
  • puis envisager de déconfiner le 11 Mai pour raisons économiques.

Dès lors, nous pouvons penser que nous sommes dans la déconfiture et déconfits !

« La guerre n’est que le prolongement de la politique par d’autres moyens »

Une guerre, ça ne s’improvise pas ; les pandémies (ce n’est pas la première) ça se prépare quand justement on avait les prétendus bienfaits (?)d’une Europe voire d’une mondialisation, quand on s’abandonnait à ne pas anticiper et contrecarrer une mollesse de tempérament (n’est pas Churchill ou De Gaulle qui veut) une inclination aux sentiments confortables qui abaissent un peuple quand l’aisance augmente et quand l’activité financière et commerciale s’accroît.

Continuant à paraphraser Clausewitz « la guerre est une poursuite d’une activité politique imprévoyante par d’autres moyens » encore faut-il en avoir !

Concernant cette « guerre »... on attendra toujours Grouchy

Concernant cette « guerre » contre le COVID 19 et sa deuxième vague probable, on attendra toujours Grouchy, je crains que ce ne soit Blücher et que, comme à Waterloo, on atteigne les quarante mille morts ou plus quand ils seront enfin tous comptabilisés !

Il est par ailleurs déplorable et désagréable de prendre soudainement conscience de notre humaine finitude et de « l’inconvénient d’être né » lorsque les circonstances révèlent une paresse de pensée ; une pensée que nous avions reléguée aux lendemains qui devaient chanter encore.

La nature n’est en soi ni bonne ni mauvaise

Pour conclure sur une note optimiste, choisissons une philosophie qui en vaut bien une autre. La Nature n’est pas bonne, comme le voulait Rousseau ou le voudraient les écologistes ; Elle n’est d’ailleurs en soi ni bonne ni mauvaise faisant fi des jugements humains. Elle est volonté de puissance, elle veut la vie qui veut la vie à travers les espèces, l’Humain n’ayant pas de libre arbitre. A l’échelle du temps cosmique, l’apparition comme la mort de l’Homme n’est qu’une anecdote, un détail furtif. La Nature aura toujours le dernier mot et n’a pas besoin de nous.

Il n’y a pas de raisons que ce virus n’obéisse pas à cette même loi avant notre disparition : tout n’est qu’un problème de synchronisme.

Un dernier mot sur l’aporie des masques

Un dernier mot sur les masques : pendant les quinze premiers jours, nous n’en avons pas eu (juste une réserve en cas de virus circulant). Aucun EHPAD n’en était d’ailleurs suffisamment pourvu !

Jugés inutiles par nos gouvernants et décideurs (mais peut-être mieux que rien, pensais-je, au moins psychologiquement) ils sont devenus obligatoires pour les soignants dès lors que quelques petits stocks sont apparus.

L’aporie se poursuivait encore lorsqu’on nous expliquait qu’il en existait trois sortes :

  • Les très mauvais et dangereux, faits artisanalement (maintenant devenant obligatoires après le 11 Mai) !
  • Les mauvais, dits chirurgicaux, ne laissant pas passer les gouttelettes du soignant mais laissant passer celles du soigné ! Des sortes de masques semi-perméables en somme qu’il aurait fallu doubler recto- verso pour être imperméables mais de toute façon laissant passer le virus ; n’en ayant pas, nous étions ainsi dispensés de les changer toutes les 4 heures !
  • Les bons (FFP2) imperméables à tout mais on n’en aurait pas !

Désolés par cette « masqu’ arade », nous étions finalement résolus de n’avoir ni les uns ni les autres !

Docteur Pierre JEANNIN

Médecin coordonnateur, le 27/04/2020