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Les Deux Sabres, conte traditionnel japonais

Du fil de l’âme au fil de l’eau...

Publié par La rédaction

Le dimanche 8 décembre 2019

Mis à jour le 11 décembre 2019

Un jour, Muramasa, le forgeron, décida de lancer un défi à son maître, Masamune. Il lui proposa que chacun forge une lame, la meilleure qu’il lui soit possible, et qu’ils comparent ensuite leur facture, leur tranchant et leur âme afin de déterminer lequel des deux grands artisans serait, de tout l’Empire, le meilleur.

Masamune releva le défi et chacun, dans son atelier, se mit à l’ouvrage. Cela prit longtemps, très longtemps, et, face à l’énergie déployée par chacun d’eux, on dit que même les dieux des rivières et des bois alentours vinrent les voir à l’ouvrage. Les saisons passèrent et, un beau matin, le maître et le disciple admirèrent leur ouvrage accompli. Ils avaient terminé le chef-d’œuvre leur vie.

Muramasa avait forgé une lame sombre, qui brillait d’un éclat majestueux. Elle était froide et langoureuse comme une multitude d’hivers, c’est pourquoi il décida de l’appeler « La Lame des Dix Milles Hivers ».

Masamune se trouvait devant une lame banche et dont les reflets semblaient remplis de sérénité. Au toucher, elle était chaude et agréable et s’accordait avec douceur aux mains de son porteur ; pour cette raison, il décidé de l’appeler « La Lame des Tendres Mains ».

Chacun avec son œuvre, maître et disciple se rendirent au bord d’une rivière (le Cousin) pour voir laquelle de ces deux armes serait la meilleure. Il s’agissait pour chacun, à tour de rôle, de plonger sa création dans l’onde, tranchant orienté vers l’amont.

Muramasa plongea sa lame dans les flots. La lame démontra alors son fil sans pareil, tranchant d’abord une feuille morte emportée par le courant, puis tous les poissons qui s’approchèrent. Puis la lame coupa aussi les flots qui s’ouvrirent derrière elle, ainsi que le vent qui glissait sur la rivière. Rien n’échappa à son cruel tranchant.

Masamune avait patiemment attendu, la main sur son épée, que son disciple ait terminé sa démonstration. Il fit à son tour glisser son sabre dans les eaux. La feuille l’évita, les poissons la contournèrent, la rivière poursuivit son cours et le vent souffla toujours sur la surface. La lame ne trancha rien. Satisfait, Masamune retira son sabre.

Muramasa se gaussa de lui, se moqua de ses piètres qualités de forgeron. Cependant, le maître, calmement, essuya son épée et la rangea au fourreau, un sourire au coin des lèvres, tandis que son disciple continuait de l’insulter.

Un moine qui avait assisté à la scène vint alors. Il commenta ce qu’il avait vu en ses termes :

« La lame de Maître Muramasa est certes une lame extraordinaire. Son tranchant est sans égal, mais c’est une lame féroce et cruelle, une lame mauvaise. En effet, elle ne fait nulle distinction et tranche tout. Feuille, poissons, ondée, vent. Elle ne s’arrête jamais. C’est assurément là la lame la plus vicieuse et la plus mauvaise qu’on ait jamais forgée.

La lame de Maître Masamune, en revanche, est douce et pure, elle ne tranche pas les choses innocentes et ne fait pas couler le sang. Elle laisse passer ceux à qui elle n’est pas destinée comme elle a laissé passer feuille, poissons, ondée et vent. C’est assurément, de toutes les lames, la meilleure qu’on ait jamais forgée. »